Loi et autorité dans le judaïsme
du I
er siècle

Source : Charles PERROT, Jésus et l’histoire, Desclée, Paris, 1979,
p. 156,157.

La diversité du judaïsme du Ier siècle n’a pas encore été pleinement mesurée, dans la force de ses courants profondément religieux et la faiblesse de son éparpillement anarchique qui provoquera la forte réaction unitaire du IIe siècle de notre ère. Les découvertes de Qumrân ont déjà été importantes à cet égard. La question cruciale, par-delà l’estime relative ou le rejet de tels ou tels éléments de la Torah, est celle de l’autorité : Au nom de qui ou de quoi peut-on opérer un choix dans la révélation divine qui nous dépasse ? En fait, on en est arrivé à une époque où le problème de l’autorité est des plus aigus. Déployons rapidement l’éventail des opinions d’alors. En dehors de la Torah et d’eux-mêmes, les sectaires de Qumrân récusent toute autorité. De leur côté, les scribes d’affinité pharisienne disputent l’autorité presbytérale (l’autorité des prêtres). Plus exactement, dans le milieu conservateur des prêtres sadducéens, la Torah (ici le Pentateuque) fait autorité ; il suffit de la suivre à la lettre, sans interprétation aucune. Quant au reste, pour tout ce dont la Torah ne parle pas, l’autorité presbytérale dit le droit. Le prêtre garde toujours son pouvoir d’émettre des lois. Au contraire, selon le scribe pharisien, la Loi fait autorité dans tous les cas, mais il s’agit de la Torah comprise comme la révélation même de Dieu, exprimée dans le texte écrit de Moïse et dans la tradition des pères. Comme le déclare Flavius Josèphe : « Les pharisiens soumettaient le peuple à de nombreuses règles halakhiques (règles qui touchent le comportement en général) transmises par la tradition des Anciens qui n’était pas écrite dans la Loi de Moïse ; mais les sadducéens les rejetaient, tenant que seul ce qui était écrit devait être considéré comme lois, tandis que ce qui dérivait de la tradition des Anciens n’avait pas à être observé » (AJ 13 § 297).

Ainsi donc, pour les scribes pharisiens, le pouvoir de dire le droit n’est pas détenu par le prêtre pour tout ce dont la Torah ne parle apparemment pas, mais par celui qui sait interpréter authentiquement la Torah – que ce soit la Torah écrite ou la tradition qui fait corps avec elle. Le scribe, usant de l’Écriture et de la tradition, prend alors le pouvoir... et les prêtres n’arrivent plus à se faire obéir (AJ 18 § 17) ! Encore le scribe ne s’attribue-t-il jamais directement à lui-même quelque autorité en l’occurence. On le désigne d’ailleur comme un « répétiteur » (un tannâ) : il ne fait qu’interpréter ; il parle toujours « au nom » d’un autre scribe, suivant la chaîne de la tradition issue des prophètes et des scribes. Mais, en réalité, il voile son pouvoir réel derrière son appel à la référence scripturaire et traditionnelle, et derrière le jeu de la déduction exégétique. L’interprétation lui donne alors la clef de la Torah, assimilée par lui à la sagesse divine.

La casuistique rabbinique