Le SEIGNEUR dit à Moïse : Parle aux fils d’Aaron, les prêtres ; tu leur diras : Un prêtre ne se rendra pas impur parmi les siens pour un mort, excepté pour ses plus proches parents... Chef parmi les siens, il ne se rendra pas impur en se profanant. (Lv 21.1 et suiv.)
La joie de Sa présence

Car le Seigneur a choisi Sion,
il a désiré en faire son habitation :
C’est mon lieu de repos à jamais ;
j’y habiterai, car je l’ai désirée ;
je bénirai ses ressources,
je rassasierai de pain ses pauvres ;
je revêtirai ses prêtres de salut,
et ses fidèles pousseront des cris de joie.
(Ps 132. 13-16)

Ce psaume de Salomon dit des « Montées » (Maalôth) était chanté par les pèlerins en marche vers Jérusalem. L’excitation était grande à l’approche de la Ville sainte, car elle était à leur yeux bien autre chose qu’une capitale nationale ; c’était la ville que le Seigneur avait choisie entre toutes les villes pour y faire résider son Nom et le lieu de son Chabbat. C’est en effet Jérusalem qui est promise au Messie au jour de sa visite, jour de l’établissement du règne de Dieu et de la réalisation de sa volonté « sur la terre comme au ciel » (Mt 6.10). Alors s’accompliront tous les sabbats d’Israël. Car en ce jour-là, le Messie libérera toutes les bénédictions du sabbat et les répandra sur toute l’humanité. Les ressources de la terres seront multipliées, les pauvres auront du pain à satiété, les serviteurs du Seigneur seront magnifiés au milieu des hommes, et ils pousseront des cris de joie.

La section Èmor (Lv 21.1 – 24.23) prend des mesures pour organiser la pureté la plus grande chez les prêtres, en particulier chez le grand prêtre (cohén gadol), dans les différentes situations où ils pourraient être en contact avec des expressions de l’imperfection (impuretés, infirmités, échecs des relations conjugales, mort). Ce principe général est ensuite appliqué à la législation sur les offrandes, les sacrifices et les fêtes du calendrier.

Dieu s’adresse d’abord à la classe sacerdotale (21.1 – 22.16), puis à tout le peuple avec elle (22.17), enfin au peuple en particulier avec les ordonnances relatives aux fêtes (23. 1-44). La section s’achève avec les règles sur les offrandes d’huiles pour le chandelier liturgique, ainsi que l’offrande des pains présentés devant le Seigneur chaque sabbat et réservés aux prêtres. Ce dernier chapitre (24) est étroitement lié au thème du Chabbat de l’ère messianique et des promesses qui lui sont rattachées : l’accomplissement de la Torah, lumière des nations (v. 4), les prêtres revêtus de salut et rassasiés de pain (v. 8, 9), et l’application de la justice parfaite du Messie, qui purgera la terre des criminels et des blasphémateurs (v. 10-23).

Le principe d’interprétation de cette section va donc de la sainteté des prêtres à celle de tout le peuple d’Israël, comme si l’Écriture voulait par là mettre en évidence l’étroite relation qui doit exister entre ces deux ordres de services devant Dieu. « De la sainteté des prêtres, en particulier de celle du grand prêtre, le peuple doit pouvoir s’inspirer pour vivre de manière à éviter tout ce qui pourrait l’éloigner de la Glorieuse présence (Chékhina) du Seigneur, et cela sur tous les plans de l’être, de la pensée, des relations et des actes 1. »

Premièrement, la section établit un cadre d’interprétation à la difficile question des contacts que peuvent avoir les prêtres avec un mort et les diverses expressions du deuil :

Le Seigneur dit à Moïse : Parle aux fils d’Aaron, les prêtres ; tu leur diras : Un prêtre ne se rendra pas impur parmi les siens pour un mort, excepté pour ses plus proches parents, pour sa mère, pour son père, pour son fils, pour sa fille, pour son frère et pour sa sœur encore vierge, qui est sa proche parente tant qu’elle n’est pas mariée ; pour celle-là il pourra se rendre impur. Chef parmi les siens, il ne se rendra pas impur en se profanant. Les prêtres ne se feront pas de tonsure sur la tête, ils ne se raseront pas les bords de la barbe et ils ne se feront pas d’incision dans la chair. Ils seront saints pour leur Dieu et ne profaneront pas le nom de leur Dieu, car ce sont eux qui présentent les offrandes consumées par le feu pour le Seigneur, le pain de leur Dieu : ils seront saints (Lv 21. 1-6).

L’association avec un mort est source d’impureté rituelle pour le prêtre. Il passe alors du sacré au profane, une condition qui le rend impropre au service de Dieu. On pourrait considérer cette réglementation sous un rapport simplement pratique. Puisque le prêtre fait office de médiateur pour réconcilier le peuple avec Dieu et le maintenir dans l’Alliance, il doit éviter de s’absenter de sa charge, même lorsqu’il s’agit d’honorer la dépouille d’un parent. Il serait en effet malvenu que le prêtre se détourne de son service de vie en faveur des vivants pour se consacrer à celui des morts 2.

Le devoir du sacerdoce, vital pour Israël, devait l’emporter sur celui des obsèques. Et ceci dans une culture qui comptait la sépulture parmi les plus grands actes de piété (cf. Lv 10. 19, 20 ; 2 Sm 2. 4-6 ; Lc 9.59 ; Jn 12.7). Il est utile de rappeler que dans ces sociétés traditionnelles, la notion de « famille » ne se limitait au noyau familial et la proche parenté ; les occasion de mener le deuil étaient par conséquent plus fréquentes qu’elles ne le sont dans une culture occidentale. Cette considération pratique explique la sévérité de la loi qui régit le grand prêtre :

Le prêtre qui a la supériorité sur ses frères, celui sur la tête duquel a été versée l’huile d’onction, celui qui a été investi et revêtu des vêtements sacrés, ne se défera pas les cheveux et ne déchirera pas ses vêtements. Il n’ira vers aucun mort ; il ne se rendra pas impur, ni pour son père, ni pour sa mère. Il ne sortira pas du sanctuaire et il ne profanera pas le sanctuaire de son Dieu ; car il a été mis à part par l’huile d’onction de son Dieu. Je suis le Seigneur (IHVH) (Lv 21. 10-12).

En raison de l’unicité de son rôle, en particulier pour le Jour de l’Expiation (Yom Kippour), le grand prêtre ne pouvait se permettre aucune défection. Il était même consigné à demeure dans l’enceinte sacrée, de peur qu’il ne profane le Sanctuaire et ne mette en péril la réconciliation d’Israël.

Mais ces considérations pratiques ne suffisent pas à rendre compte de la législation de la section Èmor. Il convient de souligner le caractère équivoque de toute association du service du Sanctuaire avec les expressions du deuil, les mortifications et… la mort elle-même. Le Sanctuaire est le lieu de résidence du Dieu d’Israël, une résidence qui se concrétise dans Sa glorieuse présence (la Chékhina). C’est aussi le lieu du renouvellement de l’homme et du déversement de la vie divine en lui. La Chékhina suffit à provoquer la jubilation et à bannir toute expression de deuil. Le prêtre est appelé « chef parmi les siens » (Lv 21.4), littéralement rendu par « mari parmi sa parenté », parce qu’il est la figure de l’Époux promis à la Vierge d’Israël, Celui qui doit venir à sa rencontre au jour de la noce. Nous citions en ouverture cette joyeuse annonce du psaume 132 (le psaume de la section Èmor d’après le rituel qaraïte) : « Je revêtirai ses prêtres de salut, et ses fidèles pousseront des cris de joie. » Le service du Sanctuaire est ainsi voué à la joie ; il convient donc de le tenir à l’écart de toutes les expressions du deuil (mortification du corps, tonsure de la tête, rasage des bords de la barbe et incisions dans la chair, déchirure des vêtements (Lv 21.5). D’autant que ces rites étaient pratiqués par les prêtres païens au moment où ils invoquaient leurs idoles (cf. 1 R 18.28), ce qui rendait la chose plus équivoque encore.

Pour les Juifs, la frontière entre le sacré et le profane devait être bien nette (Ez 44.19). Toute association entre ces deux ordres de réalité compromettait la sainteté des sacrifices offerts au Temple et les rendait inefficaces. L’enjeu était grand pour Israël qui devait pouvoir lever les yeux vers le Temple et y trouver l’assurance du pardon de ses fautes. Mais l’enjeu apparaît plus grand encore quand on considère le Temple et son sacerdoce comme les vecteurs d’une espérance : l’annonce de la réconciliation devant être réalisée par le Messie, « le Grand Prêtre des biens à venir » (Hé 9.11), seul capable de procurer la parfaite justice et l’héritage de la vie divine.

Denis Grenier
Avril 2018

L'institution du sabbat

1. Cf. « MODIA, Commentaire de la Torah : Parasha Èmor »
2. Ce principe est sans doute à l'arrière-plan de Luc 9. 59-60.