L’institution du sabbat

Le sabbat (chabbat) est à la fois don (Ex 16.29) et révélation de Dieu à Israël (Né 9.14). Il a été institué par Moïse après la sortie d’Égypte :

Tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte et que le Seigneur, ton Dieu, t’en a fait sortir d’une main forte, d’un bras étendu : c’est pourquoi le Seigneur, ton Dieu, t’a ordonné de célébrer le jour du sabbat (Dt 5.15).

Dans le livre de l’Exode, le sabbat a valeur de signe de la vocation d’Israël : « Surtout, vous observerez mes sabbats : ce sera un signe entre moi et vous, dans toutes vos générations, afin qu’on sache que c’est moi, le Seigneur, qui vous rends saints » (Ex 31.13 ; cf. Ez 20.12 ; 20.20). La pérennité du repos sabbatique est justifiée par la trève observée par le Créateur du monde au terme de six jours d’activité : « Ce sera entre moi et les Israélites un signe pour toujours ; car en six jours le Seigneur a fait le ciel et la terre, et le septième jour s’est reposé et il a repris haleine (Ex 31.17 ; cf. Gn 2. 2-3). La première condition du sabbat sera donc de cesser ses activités et travaux routiniers : « Pendant six jours tu travailleras, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour, c’est un sabbat pour le Seigneur, ton Dieu : tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni les immigrés qui sont dans tes villes » (Ex 20. 9-10).

On ne saurait trop insister sur le caractère novateur d’une telle législation : « Le repos du septième jour introduit, avec la notion de repos hebdomadaire, une innovation révolutionnaire dans l’histoire de l’humanité : pour la première fois, l’ouvrier, y compris l’esclave et l’étranger résidant dans le pays, mais aussi les bêtes de somme, doivent se reposer au moins une fois par semaine, le septième jour, d’un coucher de soleil à l’autre. [...] Le chabbat efface les barrières discriminatoires entre les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les serviteurs et leurs maîtres, les parents et leurs enfants, les étrangers résidents et les autochtones, les hommes et les bêtes : tous doivent obligatoirement cesser tout travail avant le coucher du soleil du septième jour et ne reprendre leurs activités que le lendemain soir.1 »

Ainsi, le peuple qui a connu l’humiliation et les mauvais traitements en Égypte, et qui en fut libéré par un acte de la grâce divine, devra-t-il, à son tour, faire grâce et affranchir à jour fixe ses enfants, ses ouvriers, ses serviteurs, qu’ils soient juifs ou non. Sous cet angle, le sabbat constitue une vigoureuse protestation du Dieu rédempteur d’Israël à l’encontre de toutes les servitudes, à commencer par celle du travail incessant. La législation de l’Exode insiste fermement sur l’impératif de cesser tout travail : « Quiconque travaillera ce jour-là sera retranché du sein de son peuple » (Ex 31.14). La Bible hébraïque donne peu d’indications sur les activités qui devaient représenter un travail. Seuls quelques interdits sont mentionnés au passage : allumer un feu (Ex 35.3), ramasser du bois (Nb 15.32), entrer et sortir en « portant un fardeau » (Jr 17. 21-22), transporter des marchandises (Né 13.15), parler inutilement (Es 58.13) et se livrer à des activités commerciales (Am 8.5 ; Né 10.32). Le prophète Ézéchiel a reproché à la nation d’Israël sa profanation du sabbat (Ez 20.13 ; 22. 6-8, 26), une profanation telle, que Dieu s’est vu dans l’obligation de la déposséder de son héritage. Est-ce à dire que les Israélites profanaient ouvertement le sabbat en travaillant ce jour-là ? Certains passages des Prophètes nous interdisent de tirer cette conclusion (Es 1.13 ; Os 2.13 ; Am 8.5 ; Lam 2.6). Le repos sabbatique a été maintenu, du moins au plan formel. Après l’Exil, le réformateur Néhémie a porté une grande attention au respect du sabbat à titre se signe distinctif d’Israël (Né 13. 17-22).

Le sabbat au 2e siècle avant notre ère

Nous disposons de peu de données sur l’évolution de la législation sabbatique pendant la période intertestamentaire. On trouve tout de même quelques indications dans les Livres des Maccabées, Les Jubilés et L’Écrit de Damas. Les premiers racontent la révolte des Juifs contre le roi Syrien Antiochus, dit Épiphane, qui tentat d'imposer la culture grecque en Judée. La stratégie adoptée par Antiochus à cet égard est instructive. Il interdit, non seulement le culte de Yahvé dans le Temple de Jérusalem (2 Mac 6. 1-5), mais il rendit illégale l’observance du sabbat et des fêtes juives (2 Mac 6. 6, 11), ainsi que la pratique de la circoncision (2 Mac 6.10). Il se mit en campagne pour forcer les Juifs à violer leurs interdits alimentaires (2 Mac 6.18 – 7.41). Il faut donc croire qu’à son époque (165 avant notre ère) ces éléments constituaient les marques distinctives de l’identité juive. Les chefs spirituels du peuple mirent sans doute une grande insistance pour que ces lois soient observées par tous. La chronique raconte la fin tragique de centaines de Juifs qui préférèrent périr par le glaive de l’ennemi plutôt que de livrer bataille un jour de sabbat (1 Mac 2. 29-38). Le Livre des Jubilés, qui date de la même époque, exhorte vigoureusement les Juifs à observer le sabbat (2. 17-33 ; 50. 1-13) et toutes les fêtes juives (6.17-31 ; 17. 28-38). Violer ces lois, affirme l’auteur, c’est céder à l’apostasie (2.27 ; 50. 8, 13). Il fallait donc prendre toutes les mesures pour mettre le sabbat et les autres coutumes traditionnelles à l’abri de toute violation. Cette préoccupation ressort de L’Écrit de Damas qui propose un code de conduite bien défini pour le jour du sabbat (CD 10.14 – 11.18). On y trouve des restrictions sur l’usage de la parole, la distance à parcourir, le manger et le boire, le pâturage des bêtes, le transport des objets et des nourissons, le traitement des esclaves et l’aide portée aux bêtes et aux hommes en péril (comp. Jubilés 50. 8-9 ; 12). La législation essénienne est d’ordinaire rigoriste, mais elle ne devait pas être très éloignée de celle des pharisiens qui s’est développée à la même époque. La Michna, qui est une compilation de la loi pharisienne, ordonne pour le sabbat l’arrêt de trente-neuf sortes de travaux. Il était notamment interdit de transporter le moindre outil, le moindre poids, ou même une pièce de monnaie.

L'éthique du sabbat

1. A. CHOURAQUI, Les Dix Commandements pour aujourd'hui,
Robert Laffont, Paris, 2000, p. 115-116