Foi ou croyance ?

À l’occasion d’un débat public, John Lennox (1) a lancé cette question à Richard Dawkins (2) : « Croyez-vous à l’amour de votre femme, et avez-vous des raisons d’y croire ?
À quoi Dawkins a répondu : « Bien sûr que j’y crois et que j’ai bien des raisons d’y croire ! Mais l’instant d’après, Dawkins réalisait la portée de la réponse qu’il venait de donner, et le public s’est esclaffé de rire. Avant que Lennox lui lance cette question, Dawkins avait affirmé que la foi, contrairement à la science, n’a aucun fondement rationnel. La foi est arbitraire et aveugle, et elle encourage l’ignorance. Croire, c’est souscrire à des idées qui ne peuvent se connaître ni se démontrer. La foi est donc synonyme de croyance. Pour Lennox, qui est chrétien, la foi se comprend en relation avec la personne qui en est l’objet. Elle qualifie cette relation. En répondant qu’il croyait à l’amour de sa femme et qu’il avait bien des raisons d’y croire, Dawkins se contredisait lui-même. On pouvait donc croire et avoir des raisons de le faire. Il était confronté à la définition chrétienne de la foi. Dawkins a tenté de se reprendre : « J’ai en effet de bonnes raisons de croire à l’amour de ma femme, mais ce n’est pas de foi qu’il s’agit ici. « Oui, reprit Lennox, c’est bien de foi qu’il s’agit. « Non, reprit Dawkins, le mot foi n’est pas approprié pour décrire cette relation. « Il l’est, relança Lennox. « Bon... ne parlons plus de ma femme, mais parlons du sujet en général, dit Dawkins.

Il est évident que Dawkins et Lennox n’ont pas la même définition du mot foi. Pour le premier, foi est synonyme de croyance. Pour le second, foi est synonyme de confiance placée en une personne. De nos jours, il faut de plus en plus s’expliquer sur le sens des mots que nous employons. Lorsque nous employons le mot foi, rien ne dit que celui qui nous écoute l’entend de la même façon que nous. Il y a de bonnes chances qu’il l’entende dans le sens de Dawkins, dans le sens d’une croyance. Une croyance qui, par définition, est arbitraire, comme de croire qu’il existe des lutins et des fées.

Je me souviens d’une discussion avec deux jeunes Témoins de Jéhovah. Lorsque je leur ai parlé du salut en Jésus-Christ et de l’assurance de la vie éternelle, ils n’étaient manifestement pas d’accord avec moi. Selon eux, j’étais bien imprudent et prétentieux en affirmant ma certitude d’avoir part à la vie éternelle en vertu de ma foi en Jésus-Christ. Ils se moquaient de mon assurance et tentaient de me persuader qu'elle était illusoire. En écoutant leurs arguments et en répondant à leurs questions, je m’efforçais de découvrir ce qui les empêchait de comprendre ce salut qui s’obtient par la foi. Puis le déclic s’est fait. Pour eux, le mot foi était synonyme de croyance. Lorsque je disais être sauvé par la foi, ils entendaient “sauvé par la croyance”. Comme si je prétendais être sauvé du simple fait de souscrire à une croyance. Si la croyance en question était correcte, si c’était la bonne, bingo ! J’étais sauvé et j’avais droit à la vie éternelle ! Quelle farce ! Ne faut-il pas faire ses preuves (par ses actions) avant de prétendre à la vie éternelle ?

Je leur ai donc expliqué ce qu’était la foi en relation avec la personne de Jésus. Je leur ai expliqué que ma foi était l’expression de ma confiance en Jésus, qui était mort et ressuscité pour moi et qui m’avait fait vivre l’expérience du salut. Je leur ai expliqué que mon assurance était fondée sur sa parole et ses promesses et sur le fait que je croyais en lui. À mon étonnement, ils ne connaissaient pas cette dimension de la foi. Ils ne connaissaient que celle de la croyance, du credo. Ils souscrivaient aux croyances de leur groupe et à bon nombre d’enseignements de la Bible, mais sans connaître Dieu personnellement. Comment peut-on saisir la dimension personnelle de la foi si on ne connaît pas Dieu ?

La difficulté avec le mot « foi » provient du fait que sa signification a changée au cours de l’histoire de la chrétienté. Le mot est venu à désigner l’attachement à un credo, une déclaration de foi. En ce sens, croire, c’est souscrire à des formules et des idées qui ne peuvent se vérifier, des idées qui sont ‘articles de foi’. Vous y croyez ou n’y croyez pas ; inutile d’en discuter. La foi est un don du ciel, et il est grand le mystère de la foi !

À l’origine du mot « foi », se trouve le latin fides, qui traduit le grec pistis, qui lui-même traduit l’hébreu émounah. Or parler de foi et d’émounah, c’est parler de choses différentes. Croire, aujourd’hui, c’est avoir une certaine ‘opinion’ sur une chose. Lorsque je dis « je crois », on m’entend dire « je pense ». Le mot hébreu émounah (foi), a la même racine que amen (c’est vrai). Celui qui croit, c’est celui qui est certain de la vérité d’une chose ou d’une personne. Comme dans l’exemple suivant, qui nous est familier : Il (Abraham) mit sa foi dans le Seigneur ; il le lui compta comme justice (Gn 15.6). Abraham a cru Dieu, qui lui a promis une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel. Il a donc fait confiance à Dieu, et a cru en sa promesse. Il s’agit donc d’une certitude qui se fonde sur sa relation avec Dieu. Abraham est sûr du Seigneur, il est sûr que le Seigneur est vrai en toute chose. Alors le Seigneur compte la fidélité d’Abraham comme justice d’Abraham. Abraham reconnaît la fidélité de Dieu, et Dieu reconnaît celle d’Abraham. Le mot hébreu pour foi, émounah, ou le grec pistis, peut aussi bien se traduire fidélité. Croire, c’est être fidèle. Comme dans cet autre verset bien connu : mais le juste vivra par sa foi (Hab 2.4). Il est question de ‘sa foi’, émounato, qui peut aussi bien se traduire par ‘sa fidélité’. La Nouvelle Bible Segond traduit : mais le juste vivra en tenant ferme. Faire preuve d’émounah, de foi, c’est faire preuve de fidélité, c’est être ferme dans sa conviction que Dieu est fidèle et qu’il ne saurait mentir. En ce sens, croire, c’est faire preuve de conviction. C’est une fidélité qui s’affirme et se maintient.

Nous sommes loin de la définition que Richard Dawkins (et tant d’autres) donne de la foi, qui ne serait rien de plus qu’une croyance. Comme de croire en l’existence de la fée des dents ou des licornes. Nous pouvons comprendre Dawkins. Le monde est rempli de toutes sortes de croyances qui ont de quoi choquer un scientifique. On croit à l’astrologie, aux esprits des morts qui répondent aux prières ou nous enseignent toutes sortes de doctrines ; on croit au destin, à la loi d’attraction, au karma et à la réincarnation, et ainsi de suite. Les librairies sont pleines de publications sur ces sujets. De leur côté, les chrétiens souscrivent à un credo, un énoncé de foi, qui comprend des choses qui dépassent leur compréhension. C’est mon cas. Mais ce que Dawkins et ses amis ne saisissent pas ou ne veulent pas saisir, c’est que la conviction que j’ai de la vérité de ces choses est fondée sur la confiance que j’ai en Celui qui me les a données. Et cette confiance est empirique : elle se vérifie dans l’expérience de quiconque ose se confier dans le Dieu qui est digne de toute confiance. La foi chrétienne ne consiste pas simplement à « souscrire à des idées qui ne peuvent se connaître ni se démontrer ».

Pour preuve, la Bible ne cesse de dire que Dieu est fidèle, que Dieu a foi. Dans l’évangile de Marc, Jésus presse ses disciples d’avoir la foi de Dieu (ekhete pistin Theou). Ce qui revient à dire : croyez comme Dieu croit. La foi de Dieu doit être le modèle de la foi du chrétien. Une simple question, en passant : Quelles sont les ‘croyances’ que Dieu pourrait avoir et qu’il ne pourrait pas vérifier ?

Qu’est-ce que la foi pour les gens du Québec ? Une relation qualifiée ou une simple croyance ? Il faut être sensible au fait qu’un grand nombre de gens ne perçoivent pas du tout la dimension relationnelle de la foi. Ce qui veut dire que le mot ‘foi’ est, pour eux, synonyme de ‘croyance’. Je crois qu’il faut porter une grande attention à cela et s’efforcer de mettre en valeur les notions de conviction, de confiance, de fidélité et de certitude, qui trouvent leur sens dans une relation vivante avec Celui qui est fidèle et dont la parole est certaine.

Denis Grenier

(1) John Lennox est mathématicien, docteur en philosophie des science, conférencier et auteur de God’s Undertaker :
Has Science Buried God ?

(2) Richard Dawkins est biologiste, conférencier et auteur de The God Delusion. Il est bien connu pour sa campagne pour l’athéisme et contre toute forme de religion.