La fête de Noël

La fête de Noël est l’occasion pour tous les chrétiens de célébrer l’avènement du salut, en la personne de Jésus (Iéshoua), lumière pour les nations et gloire du peuple d’Israël (Lc 2.31). Cette fête est d’abord celle de sa naissance (Festum Nativitatis Domini Nostri Jesu Christi). On ne connaît pas l’origine de la fête et ce qui a incité les chrétiens à la fixer au 25 décembre. Elle pourrait provenir d’une autre fête, celle de l’Épiphanie, que les chrétiens du deuxième siècle ont commencé à célébrer le 6 janvier. Le mot «épiphanie» vient du grec et signifie «manifestation». Le 6 janvier on célébrait alors la manifestation de Dieu en Jésus-Christ, son Fils. Cette épiphanie n’était pas d’abord celle de la naissance du Christ, mais celle de son baptême, qui fut l’occasion de sa manifestation au monde avec le témoignage du Père: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé». Puis on célébra, le 6 janvier, les trois premières manifestations de Jésus au monde: sa naissance, son baptême, et le signe des noces de Cana (premier miracle de Jésus). Il semble que ce soit vers la fin du règne de l’empereur Constantin (mort en 337) qu’on a convenu de célébrer la Nativité le 25 décembre. Fixée à cette date, la fête avait l’avantage de concurrencer une fête païenne, celle de la remontée du soleil sur l’horizon aux lendemains du solstice d’hiver: la lumière du soleil, jusque là décroissante, recommence à croître. Quant à l’Épiphanie, elle est toujours célébrée le 6 janvier en Orient et le premier dimanche qui suit le Ier janvier en Occident. Mais ici, la tradition populaire s’est davantage attachée à l’épisode de la visite des mages, associé à la Nativité.

Cet épisode se trouve seulement dans l’Évangile de Matthieu. Il y est écrit: «Après la naissance de Jésus, à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus nous prosterner devant lui (Mt 2.1-2).» Dans l’Évangile de Matthieu, l’action se situe d’emblée à Bethléem de Judée, la ville d’origine du Messie d’après la prophétie de Michée: «Quant à toi, Bethléem Éphrata, toi qui est petite parmi les phratries de Juda, de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël; son origine remonte au temps jadis, aux jours d’autrefois (Mi 5.1).» C’est n’est qu’au retour d’Égypte de la Sainte famille que Joseph choisit de s’établir en Galilée plutôt qu’en Judée en raison de la menace représentée par Archélaos, le fils et le successeur d’Hérode (Mt 2.22). Dans l’Évangile de Luc, l’action commence à Nazareth de Galilée et se déplace vers Bethléem de Judée par le truchement d’un recensement décrété par César Auguste. Joseph est contraint de se rendre à Bethléem de Judée, sa ville d’origine et celle de son clan familial, en compagnie de Marie, son épouse, qui est enceinte (Lc 2.4-5). C’est pendant leur séjour à Bethléem que naît Jésus. Cette différence entre Matthieu et Luc s’explique par le fait que ces évangiles étaient originellement adressés à des groupes différents: le premier à des croyants du judaïsme, et le second à des croyants des nations. Les auditeurs de Matthieu étaient sans doute des Juifs orthodoxes très attachés à leur origine judéenne, alors que ceux de Luc étaient bien à leur aise avec cette «Galilée des nations» où vécut Marie, Joseph, Jésus et ses frères. Les évangiles s’accordent cependant pour dire que Joseph était originaire de Bethléem (Mt 1.6; 2.1,22) et que c’est dans cette ville de Judée qu’est né Jésus (Mt 2.1,8; Lc 2.6,11,15).

Le récit de la visite des mages a nourri tout un folklore associé à la fête de Noël. La tradition populaire les a fait rois et a pourvu chacun d’eux d’une physionomie et d’un nom: Gaspard, Melchior et Balthazar, venus des confins du monde pour présenter leurs hommages au Roi des rois. D’où savons-nous qu’ils étaient trois? En raison de l’or, de l’encens et de la myrrhe qu’ils offrirent à Jésus (Mt 2.11). Ces détails contrastent fort avec le texte évangélique, qui affirme seulement qu’ils étaient des «mages» et qu’il étaient venus d’«Orient», ce qui dirige les regards vers la Babylonie et la Perse. Quant à leurs couronnes, elle proviennent sans doute des oracles d’Ésaïe, qu’on aura voulu accorder au récit de Matthieu: «Des nations marcheront à ta lumière et des rois à la clarté de ton aurore. [...] ils viendront tous de Saba; ils porteront l’or et l’encens et annonceront, comme une bonne nouvelle, les louanges du Seigneur (Es 60.3,6).» Le désir d’accorder l’Évangile aux prophéties de l’Ancien Testament était fortement ressenti dans l’Église ancienne, avec tous les risques que cela comportait. Il n’était pas moins présent au premier siècle, au temps où les évangiles furent rédigés. Les spécialistes du Nouveau Testament le savent bien. À tel point que, très souvent, il leur suffit de constater qu’un événement relaté dans un évangile se présente comme l’accomplissement d’une ancienne prophétie pour qu’ils mettent aussitôt en doute son historicité. À leurs yeux, soit que l’événement n’a jamais eu lieu, soit qu’il s’est déroulé tout autrement du récit évangélique. Ces experts rejettent d’emblée l’idée que les prophètes juifs aient pu entrevoir et décrire quoi que ce soit de la vie de Jésus. À l’égal des autres événements de l’histoire, celui de Jésus avait un caractère totalement imprévisible. Sa vie ne répondait à aucun plan. Si les évangiles font correspondre un épisode de sa vie à une parole de l’Ancien Testament, c’est évidemment à des fins apologétiques, pour exprimer la croyance de la communauté chrétienne primitive. L’évêque Spong du New Jersey incarne bien cet état d’esprit. Il dit avoir percé le secret des évangiles depuis qu’il les reçoit, non plus comme les récits de faits, mais comme des récits symboliques élaborés à la manière des midrachim des rabbins juifs (nous traduisons):
Nous ne lisons pas de l’histoire quand nous lisons les évangiles. Nous y découvrons l’expérience d’une communauté de Juifs, traitant d’une manière juive de ce qu’ils croyaient être une nouvelle expérience avec le Dieu d’Israël [1].

Un regard juif révèle que l’étoile, les mages et leurs offrandes ne viennent pas de Matthieu. Ces éléments proviennent tous des Écritures juives, qui étaient la source principale de Matthieu au moment où il a écrit son évangile dans la tradition du midrach [2].

Le midrach est un commentaire très libre de l’Écriture au moyen de récits imagés et édifiants, bien que sans valeur historique. Comme les auteurs des évangiles étaient des Juifs formés à synagogue, ils ont pu recourir à ce procédé pour exprimer leurs convictions. Notre exégèse gagnera à y être attentif. Mais il y a un monde entre cette nécessaire sensibilité et le fait de traiter l’ensemble des matériaux évangéliques comme un midrach. Pour Spong, aucune des histoires des évangiles n’est à prendre littéralement. Ces récits illustrent simplement l’expérience des disciples pénétrés de la conviction qu’en Jésus se trouvait «une nouvelle expérience du Dieu d’Israël». La notion de vérité proposée par Spong procède de l’expérience intérieure, elle est essentiellement subjective. Elle relève davantage de la philosophie existentialiste du XXe siècle qu’elle ne relève de la Bible.

Que devons nous penser du récit de Matthieu? Sommes-nous en présence d’une histoire inventée pour faire passer la naissance de Jésus pour l’accomplissement des Écritures?

Lire la suite