Que faut-il entendre par tradition orale ?

La plupart des gens n’ont qu’une vague idée de ce qu’est une tradition orale. Même les biblistes ne sont pas au clair à ce sujet. Pour ne prendre qu’un exemple, voyons cet extrait d’un texte introductif aux évangiles, qui se trouve dans l’édition de la Nouvelle Bible Segond. Voici ce qui aurait suivi l’événement des vendeurs chassés du Temple :

Une fois passé les premiers instants de stupeur, que feront les témoins de la scène ? Rentront-ils tranquilement chez eux, comme si de rien n’était, sans rien dire ? Impossible ! Et que feront ceux qui les auront entendus, sinon réfléchir à ce qui s’est passé et en parler à leur tour ?  Ainsi s’écrivent les premiers fragments d’évangiles. Non pas sur papyrus ou sur des parchemins, mais dans la mémoire des foules. On appelle cette étape « tradition orale ». C’est la période où l’histoire de Jésus circule de bouche à oreille, par bribes (un miracle ; une parabole ; une petite phrase etc.).

Dans ce texte la tradition orale est assimilée, purement et simplement, à la communication orale : c'est une nouvelle qui se répand librement, de bouche à oreille. Et ce sont les foules qui, spontanément, composent « les premiers fragments d’évangiles ». S’il en est ainsi, on se demande bien sur quels fondements repose l’autorité des évangiles ? Cette méprise est typique de notre culture occidentale. Nous vivons au sein d’une culture du livre imprimé, une culture en rupture avec son passé, dans laquelle la tradition orale n’a pas d’équivalent. La Réforme de l’Église (1517) s’est diffusée grâce à l’invention toute récente de l’imprimerie (vers 1445). Les protestants ont été et demeurent des « gens du livre ».

Or il n'est pas légitime de faire correspondre tradition orale et communication orale ou tradition orale et communication libre et informelle :

L’Orient antique accorde une tout autre valeur que le monde occidental actuel aux traditions orales. À l’époque du Christ, les traductions araméennes de la Bible hébraïque qu’on utilisait dans la liturgie étaient bien fixées tout en restant orales ; elles ne seront mise par écrit que plus tard. Il en est de même des propos des célèbres rabbins du Ier siècle, tels Hillel ou Shammaï, dont l’enseignement se transmettait oralement jusqu’à sa consignation écrite dans la Michna, deux siècles plus tard. Dans le monde juif des débuts de l’ère chrétienne, tout comme dans les civilisations orales d’aujourd’hui où la parole donnée a plus de force qu’un bout de papier, fidélité de transmission n’implique pas écriture.
Michel Quesnel, L’histoire des Évangiles, Cerf, Paris, 1987, p. 22

Dans les évangiles, il apparaît très clairement que Jésus était un enseignant, et tout spécialement dans sa relation avec ses disciples. Cela signifie bien plus que le simple fait de prêcher en leur présence. Il les a instruits, et en cela il nous fait penser mutatis mutandis à la méthode des rabbins. Cela implique que Jésus a entraîné ses disciples, en particulier les douze, à apprendre, et plus encore, il les a entraînés à apprendre par cœur. Harald Riesenfeld, The Gospel Tradition and its Beginnings,2e édition, 1970, p. 22

L’élève se devait de maintenir les mots mêmes que son maître avait prononcés. Mais le maître devait tout autant veiller à ce que les mots originaux soient préservés. La matière orale que l’enseignant tenait à transmettre à son élève - qu’il s’agisse de ses propres énoncés doctrinaux ou de passages de la doctrine reçue - ne devait pas purement et simplement être lue dans le cours général de la prédication ou de l’enseignement. Il devait la répéter maintes et maintes fois, jusqu’à ce qu’il l’ait effectivement transmise à ses élèves : c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’ils sachent le passage en question par cœur. Birger Gerhardsson, Memory & Manuscripts : Oral Tradition and Written Transmission in Rabinnic Judaism and Early Christianity, Eerdmans, 1998, p. 14

Pourquoi les textes étaient-ils mémorisés ? 

Au premier siècle, les livres étaient tous des manuscrits. Ils étaient par conséquent peu nombreux et coûteux. On trouvait des copies de la Bible juive dans chaque synagogue : le rouleau de la Torah (le Pentateuque), les livres des Prophètes (surtout le rouleau d’Ésaïe et celui des Petits Prophètes) et le Psautier, qui était utilisé pour le culte ; mais le particulier ne possédait pas de Bible. Les textes importants étaient appris et récités de mémoire.

Est-ce à dire que les premiers chrétiens apprenaient un évangile de manière à pouvoir le réciter de mémoire d’un bout à l’autre ?

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Bible de José Ibn Gaon
Calendrier des fêtes mobiles
Espagne, vers 1310
Il n'est pas légitime de faire correspondre tradition orale et communication orale
ou tradition orale et communication libre
et informelle.