L'ÉVANGILE DANS LE CALENDRIER
Marc révélé par la liturgie juive (2020)

I. L’objet de ce livre

Je me souviens de mon premier contact avec les évangiles. Un petit livre m’était tombé sous la main, je ne sais trop comment, une édition des quatre évangiles. J’avais une certaine connaissance de ces textes pour en avoir entendu des parties à la messe et en classe de catéchèse. Mais il me vint l’idée de les lire de bout en bout pour mon propre bénéfice. Par simple curiosité. J’allais avoir 18 ans et n’avais pas mis les pieds à l’église depuis des années. La religion n’avait plus d’attrait pour moi. Pourtant, j’étais à la recherche de quelque chose de plus grand et d’infiniment plus désirable qu’une existence prosaïque confinée à sa dimension horizontale. J’ai donc commencé ma lecture avec l’Évangile de Matthieu et l’ai poursuivie jusqu’à ce que je ne puisse plus m’arrêter. J’étais fasciné. Non par le texte lui-même, mais par la figure de Jésus. Mon parcours des quatre évangiles m’avait donné une vue saisissante de la personnalité de Jésus. Il s’imposait volontiers comme le héros de l’idéal que mon âme recherchait. J’étais saisi par son intégrité, sa force de caractère, sa liberté, son courage, son amour, et plus encore par l’éclat de son intelligence. J’avais dès lors trouvé mon modèle, ma référence. Ce ne pouvait-être que Jésus-Christ.

Mais quand venait le temps d’expliquer pourquoi ce Jésus est si différent du reste du monde, de tout le genre humain, je me contentais d’une explication extraterrestre. On comprend les choses comme on peut. L’année suivante, j’ai fait l’expérience d’une « conversion », vécue comme une immersion dans l’amour du Christ, un passage de la mort à la vie, une véritable résurrection. Dès cet instant, ma question avait trouvé sa réponse : Jésus est simplement celui qu’il prétend être.

Je me suis donc engagé dans les sentiers de la vie chrétienne, faisant des évangiles et des autres écrits du Nouveau Testament mon pain quotidien afin de croître dans la foi, l’espérance et la charité. La Bible est un monde à découvrir et apprivoiser ; il y a tant à apprendre pour apprécier ses textes à leur juste valeur. J’ai dû m’initier à son langage (très imagé), ses références culturelles si différentes des nôtres, son contexte historique et sa pensée. Ce qui demande du temps, pas mal de temps, une vie entière.

Dans les églises évangéliques, l’enseignement des épîtres est généralement plus favorisé que ne l’est l’enseignement des évangiles. Paul est la référence en matière de doctrine du salut et de doctrine de l’Église. Héritage de la Réforme, entre autres choses. Ce qui ne veut pas dire que les Évangéliques ne s’intéressent pas aux évangiles. (Ce serait une contradiction dans les termes !) Ces textes constituent l’unique source que nous ayons pour savoir quelque chose du ministère de Jésus, et nous savons l’importance de le connaître et de le prendre pour modèle. Très souvent dans ma communauté, nous avons privilégié les évangiles pour les études bibliques en petits groupes, sur semaine et dans les maisons. Pour ces rencontres, l’enseignement magistral cède la place à une animation de texte suivant la formule des études bibliques inductives1. Il s’agit d’une approche très conviviale qui repose sur une étude préparée en forme de questions pour amener les participants à réfléchir tous ensemble sur le texte qui leur est proposé. L’animateur conduit le groupe dans les étapes successives d’observation, d’interprétation et d’application du texte à nos situations contemporaines. Il encourage les échanges et la participation de tous. Il s’agit toujours de poser les bonnes questions pouvant mener à une réflexion mature et fructueuse. Les textes narratifs se prêtent magnifiquement à cette approche. C’est le lieu privilégié de la croissance personnelle et de l’appropriation de la foi – ces essentiels trop longtemps négligés en christianisme. J’ai préparé et animé un grand nombre de ces études au fil des années et je le fais toujours. Elles ont l’avantage de donner beaucoup de latitude à l’interprétation du texte sacré, puisque chacun est encouragé non seulement à accueillir la parole de Dieu, mais à découvrir le sens que cette parole doit prendre pour lui. L’aspect subjectif de l’écoute de la Parole y a toute sa place, sans qu’il n’y prenne toute la place. La préparation de l’étude elle-même exige un effort de lecture et d’interprétation qui doit être sérieux. Des questions mal fondées ne peuvent conduire le groupe à une véritable rencontre de la Parole. Et sans véritable rencontre, il ne peut y avoir de véritable instruction ; les participants n’auront rencontré que leurs propres idées et opinions. Il faut que l’étude procède d’une bonne compréhension du texte.

Mais on ne saurait réserver les évangiles à ce type d’approche. Il nous faut tout aussi bien enseigner les évangiles. C’est là que le problème de l’exégèse se pose de manière criante, aussi bien pour moi que pour ceux et celles qui rédigent les notes des guides de lecture ou les commentaires bibliques. L’enseignant ne peut échapper à la question : Qu’est-ce qui est enseigné dans cette proclamation de l’Évangile ? Il doit se demander ce que le texte veut lui dire et nous dire, ce qu’il veut nous enseigner, et cela avant de se demander ce qu’il peut vouloir dire pour lui et pour nous. Il doit faire une bonne exégèse. Et contrairement à ce qu’on peut en penser, ce n’est pas une tâche facile.

Admettons que bien des passages des évangiles ne posent pas de grandes difficultés. La leçon saute aux yeux, pour ainsi dire. Ces textes sont généralement favorisés dans la lecture publique et la prédication. Mais il y en a d’autres qui donnent du fil à retordre au exégètes. Je pense à un certain nombre de récits et dialogues qui ont des airs de Twilight Zone. Comme ces quelques exemples que je tire de Marc : Que dire de la guérison du lépreux ? Jésus, pris de compassion, étend la main et guérit le malheureux, mais aussitôt il s’emporte contre lui et le chasse. Que dire de l’enseignement du Maître sur le blasphème contre l’Esprit saint ? De quoi est-il question au juste ? À qui la mise en garde s’adresse-t-elle ? Que penser de la délivrance du démoniaque de Gérasa ? Quelles leçons devrait-on tirer de cet épisode ? Ou que penser de la « multiplication » des pains pour les 5000, et de la seconde pour les 4000 ? Est-ce deux fois la même chose ? Que diriez-vous à votre congrégation si vous deviez enseigner sur la « leçon dans le bateau » (8. 14-21). Jésus met en garde ses disciples au sujet du levain des pharisiens et du levain d’Hérode. Ceux-ci se méprennent complètement sur le propos, si bien que Jésus les interroge sur le miracle des pains pour les 5000, et celui des pains pour les 4000. À quoi il conclut : Vous ne comprenez pas encore ? Excellent ! Et vous, vous y comprenez quelque chose ? Comment enseigner sur l’épisode de la montagne de la transfiguration avec la proposition de Pierre d’y dresser trois tentes, « une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie » ? Qu’est-ce que tout ceci peut bien vouloir dire ? Les explications se font rares dans les évangiles. L’évangéliste semble tenir pour acquis que l’auditeur sait de quoi il en retourne et qu’il est en mesure de faire les raccords, de comprendre. J’aurais aimé qu’il ait une pensée pour moi.

Quoi qu’il en soit, nous devons nous acquitter de la tâche, et c’est ici qu’entrent en jeu les paradigmes au sujet des évangiles. Pour enseigner les évangiles avec efficacité, nous avons besoin de trouver réponse à certaines questions concernant l’origine, la nature et la fonction de ces textes. Les paradigmes, ce sont les narratifs élaborés par les érudits pour répondre à ces questions et nous donner l’heure juste sur le phénomène des évangiles. Par exemple, si l’on tient pour acquis que les évangiles sont de simples « reportages » de la vie de Jésus, on aura tendance à tout prendre au premier degré, jusqu’aux plus petits détails. Ce qui restreint inévitablement la portée des leçons. Si l’on tient pour acquis que les évangiles sont des textes fabriqués pour passer des « leçons spirituelles », on aura tendance à tout prendre au second, troisième et xième degrés, aux dépens de leur valeur de « témoins ». Jusqu’où faut-il coller à l’histoire ? Jusqu’où faut-il s’engager dans le symbolisme ? Chaque posture, reposant sur ses propres présupposés, produit une exégèse différente, d’où l’importance de ces modèles. Ils se différencient et s’opposent selon les traditions, les courants de pensée et les théologies, tant sur le détail que sur l’attention qui leur est accordé. Mais quel que soit le modèle, il servira de fondation à l’entreprise d’interprétation. À toutes fins pratiques, le modèle est tenu pour assuré ; c’est la certitude qui donne accès à toutes certitudes, la pierre angulaire du temple, la vérité qui mérite toute considération, toute foi et toute ferveur. J’ironise un peu, mais c’est à peu près le portrait. Et pourtant…

Les évangiles sont des textes bien difficiles à mettre en contexte étant donné notre ignorance de leur genèse. Quand furent-ils écrits ? (Quel âge ?) Par qui ? (Quelle paternité ?) Comment ? (Quelles sources ?) Pourquoi ? (Quelle fonction ?) Nous ne pouvons répondre avec certitude à aucune de ces questions. À titre de comparaison, prenons une des grandes épîtres de Paul. Il est possible de déterminer avec assez de précision sa date de rédaction ; nous en connaissons les destinataires, nommés dans l’adresse d’ouverture ; nous en savons la fonction, puisque c’est une lettre qu’il suffit de lire pour en connaître l’occasion et la raison. Ainsi avons-nous une bonne base pour mettre l’épître en contexte. Mais les évangiles baignent dans le mystère. C’est la tradition de l’Église, à travers les écrits des Pères, qui nous livre des bribes d’informations sur l’origine des évangiles. Ces témoignages peuvent être fiables, mais ils demeurent sujets à caution dans une culture qui adopte une posture critique à l’égard de tout savoir traditionnel. On préfère mener des études indépendantes suivant des méthodes dites « scientifiques ». C’est dans cette foulée que se construisent les nouveaux paradigmes qui se dressent bientôt comme les nouvelles certitudes, alors que rien n’est plus incertain que ces « certitudes ».

Comme une marche en forêt

Qu’on me permette de faire appel à une comparaison pour bien me faire comprendre. C’est un peu comme les sentiers tracés dans une forêt. J’ai toujours eu une certaine fascination pour ces chemins qui se faufilent entre arbres et fourrés. Personne ne s’est jamais assis, un jour, pour en dessiner les plans, décider des voies principales et des secondaires, et leur allouer des numéros. Ce sont les usagers qui les créent à force de marcher sur les traces des uns et des autres.

Là où j’ai grandi, la ville cédait doucement le pas à la campagne ; notre maison était entourée de boisés, par derrière comme par devant. C’était nos bois, notre forêt, nous en connaissions tous les sentiers, toutes les grosses roches, tous les arbres distinctifs. Pour se rendre au cœur de la forêt qui nous faisait face, nous empruntions un sentier étroit et discret, peut-être connu de nous seuls. Il grimpait dans la forêt jusqu’à un massif rocheux saillant et dégarni. De là, nous suivions un autre sentier mieux dessiné pour rejoindre le sentier principal, très large celui-là, qui traversait la forêt d’est en ouest. Nul besoin de le chercher, il était si bien battu que rien n’y poussait. En pénétrant dans une forêt pour la première ou la xième fois, nous découvrons son circuit de sentiers et nous y marchons tout naturellement, sans nous préoccuper de savoir si en d’autres temps il pouvait en être autrement. Les sentiers sont là pour que nous y marchions. S’éloigner des sentiers les plus empruntés pour s’engager dans des chemins nouveaux, a donné l’expression consacrée « sortir des sentiers battus ». Sortir des sentiers battus, c’est se donner la chance d’innover, et innover est le mot d’ordre des sociétés progressistes. Mais c’est aussi courir un grand risque.

Les sentiers bien battus sont clairs et familiers, nous savons où ils mènent et cela suffit à nous rassurer. La connaissance humaine se construit un peu comme les sentiers de la forêt, elle se construit en battant la semelle sur les chemins de nos devanciers. Nous pouvons faire de petites excursions à droite et à gauche pour voir les choses autrement, pour autant que nous restions à proximité des pistes. Il y a un côté franchement conservateur à la marche de la connaissance. Je ne sais combien de fois j’ai trouvé dans mes lectures la déclaration suivante en guise d’argument : Aujourd’hui, une majorité d’érudits pense ceci ou cela. Se ranger derrière la majorité reste le choix le plus sûr. Mais comme tout le monde est plus ou moins le suivant d’un suivi, ce n’est pas sans risque non plus. Il se pourrait bien qu’une multitude de gens se trouvent à suivre quelqu’un qui s’est perdu en chemin. Il n’y aurait rien d’extraordinaire à cela.

Bien des années après, j’ai remis les pieds dans la forêt de mon enfance. Enfin, ce qu’il en reste. La ville s’étant beaucoup étendue, la forêt fut dévorée de toutes parts. Elle n’est plus qu’un vestige de ce qu’elle était, un boisé tout au plus. Le sentier principal est pratiquement disparu ; j’ai mis du temps à retrouver l’entrée. Le contexte a changé et il a eu raison de ma forêt. Peut-être que personne n’a plus voulu la traverser, ou que le boisé, trop petit, a perdu tout attrait, ou encore qu’il n’y a plus de gosses pour passer leurs journées dans les bois. Pour toutes ces raisons, j’imagine.

Lorsqu’il s’agit de réfléchir sur l’origine et la fonction des évangiles, différents cas de figure peuvent se présenter. Les chemins de raisonnement que nous suivons et qui peuvent nous convenir et nous paraître tout à fait indiqués, pourraient être très éloignés de ceux qu’ont empruntés les premiers chrétiens. Par exemple, notre rapport à l’écriture s’est grandement modifié au cours de l’histoire, de telle sorte qu’il nous est très difficile de nous représenter ce qu’il en était avant l’arrivée de l’imprimerie et la popularisation du livre. Lorsque le contexte change radicalement, les anciens sentiers s’effacent, et d’autres sont dessinés. Retrouver leur trace peut s’avérer très difficile.

Un raisonnement peut être d’un grand secours comme il peut être trompeur. Il n’est pas facile de faire la part des choses. La connaissance ne tombe pas du ciel, mais elle se bâtit sur les idées et les propos des devanciers. En suivant leurs traces, nous reproduisons leurs coups de génie aussi bien que leurs errances. La recherche incessante doit corriger les erreurs et faire progresser la connaissance. Ce qu’elle fait, dans une certaine mesure. Mais il n’en demeure pas moins difficile de défier un paradigme dominant. Tant de choses reposent sur lui, tant de sagesse, tant de paroles, tant de certitudes, d’érudition, d’identités et de notoriétés. Le paradigme est présupposé à toute prise de parole respectable. Le contester, c’est comme vouloir remettre en question les fondements de la cité. Les résistances sont fortes et les émotions vives dans toutes les révolutions, aussi bien en science qu’en théologie.

Cet ouvrage se concentrera sur l’Évangile selon Marc. En l’écrivant, j’ai poursuivi deux objectifs : a) provoquer une nouvelle réflexion sur l’origine et l’âge de cet évangile, ainsi que sur la fonction qu’il avait dans la communauté qui l’a vu naître ; b) ouvrir une voie pour une nouvelle exégèse de cet évangile basée sur le calendrier juif et la liturgie de la Synagogue. Ainsi, mon attention s’est-elle portée à la fois sur l’histoire de cette tradition et son explication. Selon l’opinion dominante, celle qui a la faveur des manuels d’introduction au Nouveau Testament, l’Évangile selon Marc aurait été rédigé en grec au sein de l’Église de Rome, à l’approche de l’an 70 de notre ère, afin de doter cette communauté d’un relevé de la tradition de l’apôtre Pierre. Ce serait aussi mon avis si ce n’était d’un point : l’âge de l’évangile. J’estime avoir de bonnes raisons de penser que c’est une erreur de situer la création de cet évangile à Rome, à l’occasion de la visite de l’évangéliste Marc dans cette ville vers l’an 67 (cf. 2 Tm 4.11), ou plus tôt encore, vers l’an 62 (cf. Col 4.10 ; Phm v. 24). À mes yeux, l’Église de Rome n’a pas été le berceau de cet évangile, mais plutôt son point d’entrée et de diffusion dans le réseau des Églises d’Occident.

Dans les années 70-80, des voix se sont élevées pour réclamer un nouvel examen des questions qui touchent à l’origine et à l’âge des évangiles. John A. T. Robinson a publié en 1976, Redating the New Testament2, dans lequel il a réévalué systématiquement les dates proposées par les historiens et les exégètes pour la rédaction des évangiles, du livre des Actes, de l’Apocalypse et d’autres écrits du nouveau Testament. Robinson a mis en évidence l’absence de preuves à l’appui d’une datation tardive (après 70) pour tous ces livres, et il est allé jusqu’à proposer une date antérieure à l’an 70 pour tout le Nouveau Testament. En France, Claude Tresmontant a publié en 1983, Le Christ hébreu : la langue et l’âge des Évangiles3, dans lequel il a fait ressortir le substrat sémitique derrière le grec des évangiles. Nos évangiles grecs seraient en fait les traductions de documents hébreux plus anciens, documents qui remonteraient à la communauté palestinienne d’origine. Peu de temps après, Jean Carmignac – bien connu pour ses travaux sur les manuscrits de la mer Morte – a publié La naissance des Évangiles synoptiques4. Carmignac a écrit ce livre à la suite de la découverte d’un substrat sémitique derrière le grec de Marc. Dès 1963, au moment où il entreprit de réaliser une traduction de cet évangile du grec à l’hébreu, Carmignac se rendit compte que le grec de cet évangile apparaissait comme le décalque d’un texte en langue hébraïque, comme si le rédacteur avait « essayé de respecter au maximum le texte hébreu qu’il avait sous les yeux5 ». Cette observation l’a amené à proposer pour cet évangile une date de composition plus ancienne que ne l’a voulu l’exégèse du XXe siècle. C’est ainsi qu’il le fait remonter (pour la version originale sémitique) entre les années 42 et 45. L’enjeu est capital. Car si cet évangile était rédigé, à l’origine, en hébreu ou en araméen, il est peu probable qu’il soit né dans le milieu grec et latin de l’Église romaine, et il pourrait avoir été créé bien avant l’an 70. Comme on pouvait s’y attendre, les idées de Tresmontant et Carmignac ont été mal reçues, dans les cercles libéraux du moins. Pierre Grelot a sévèrement critiqué Tresmontant dans Évangiles et tradition apostolique ; réflexion sur un certain « Christ hébreu » (1984) et il a ensuite publié L’origine des Évangiles (1986), tout spécialement pour répondre à Carmignac. Grelot reprend, point par point, l’argumentation de Carmignac pour bien montrer qu’elle est « erronée, tant au sujet de la langue hébraïque qu’au sujet des dates proposées6 ».

J’ai rédigé ce livre afin de contribuer à ce débat en y apportant de nouvelles données. Non pas tant au sujet de la langue des évangiles – une question qui requiert une compétence que je n’ai pas – qu’au sujet de l’origine juive des évangiles. Mon intérêt pour cette question a bondi après avoir lu Bernard Frinking au sujet de la structure orale et calendaire de l’Évangile de Marc. Sa proposition m’a paru novatrice et stimulante, mais aussi plus convaincante que tout ce qui m’avait été présenté jusque-là. Elle avait l’avantage de réinscrire l’évangile dans son contexte pédagogique d’origine. Peu après, j’ai entrepris de vérifier par moi-même certaines affirmations de l’auteur, et c’est à la suite de cela que j’ai fait une série de découvertes qui allaient transformer à tout jamais ma compréhension des évangiles. J’ai dû me rendre à l’évidence que l’Évangile de Marc était réglé comme une horloge sur un programme de lecture de la Torah en usage à la synagogue. J’étais stupéfait ; j’avais peine à y croire. Mais plus j’y travaillais, plus cela devenait évident. Au fil d’une recherche qui ne pouvait plus s’arrêter, je suis parvenu, du moins je le crois, à identifier précisément le programme de lecture et le calendrier sur lequel il repose. Ce qui me permettait d’avoir une image plus nette de la communauté d’origine de Marc. Or celle-ci bouleversait tout l’acquis de l’exégèse moderne, tant au sujet de la forme que du milieu d’origine de cet évangile.

Je montrerai dans ce livre comment cet évangile a été « monté » sur un calendrier juif de manière à s’accorder parfaitement avec le cycle des fêtes juives, les jours spéciaux et le Cycle Annuel des lectures sabbatiques de la Torah et des Prophètes de la Synagogue. Je mettrai en évidence un système de concordance biblique très sophistiqué qui existe entre cet évangile et les textes de l’Ancien Testament, un système qui a de grandes répercussions sur l’explication que nous en donnons. Car c’est à l’exégèse de ces textes que je n’ai cessé de penser, plus encore qu’aux modalités par lesquelles ils nous sont parvenus. Il n’en demeure pas moins que ma première tâche était de présenter ce système avec la plus grande précision et de le défendre sur une base historique. C’est le défi que j’ai voulu relever en rédigeant ce livre.

La théorie du lectionnaire

Cette proposition est marginale mais pas nouvelle. Elle a ses pionniers, ces quelques personnes qui ont pris le risque de s’éloigner des sentiers battus de l’exégèse moderne pour chercher la trace des sentiers oubliés. Ils sont appelés « liturgistes », puisqu’ils ont voulu expliquer la formation des évangiles en référence à une liturgie de la Parole et des temps et des fêtes du calendrier, ou encore à des passages de la Bible hébraïque qui étaient lus à la synagogue. Je me référerai à cette approche en tant que théorie du lectionnaire. L’idée fut avancée en 1929 par Paul P. Levertoff, un exégète juif. Il soutint la thèse de l’utilisation d’un lectionnaire juif chez Matthieu7. Elle fut reprise en 1939 par R.G. Finch, qui suggéra que les lectures sabbatiques se profilaient derrière la plupart des écrits du Nouveau Testament. Il proposa tout aussi bien de voir le cycle triennal derrière la rédaction de l’évangile de Jean, le cycle étant suivi dans l’ordre, année après année8. En 1952, Philip Carrington, un évêque anglican, publia un ouvrage sur l’Évangile de Marc qui poursuivait à nouveau l’idée d’une structure calendaire derrière la rédaction des évangiles9. La balle fut reprise par Aileen Guilding de l’Université de Sheffield, puis, en 1974, par Michael D. Goulder de l’Université de Birmingham. Ces biblistes ont repris à leur compte la thèse du lectionnaire juif de Levertoff et Finch10. Ils ont cherché de diverses manières à dégager des évangiles une structure liturgique et des rapports calendaires. À leurs yeux, les évangiles furent conçus dès l’origine comme des lectionnaires à l’usage des communautés chrétiennes.

Je propose de voir très brièvement les propositions de Carrington, Guilding et Goulder, pour permettre au lecteur d’en saisir les contours et lui donner matière à comparaison avec ma proposition. Je passerai bien des détails qui mériteraient certainement plus d’attention ; le lecteur curieux ou plus exigeant est invité à lire les ouvrages cités.

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