L'ÉVANGILE DANS LE CALENDRIER
Marc révélé par la liturgie juive (2020)

II. Une tradition écrite ou orale ?

Quand les sept tonnerres eurent parlé, j’allais écrire, mais j’entendis du ciel une voix dire : Ferme d’un sceau ce qu’ont dit les sept tonnerres, et ne l’écris pas. (Ap 10.4)

J’allai vers l’ange en lui disant de me donner le petit livre. Et il me dit : Prends-le et avale-le ; il remplira d’amertume tes entrailles, mais dans la bouche il sera doux comme du miel. (Ap 10.9)

C’était au printemps 2010. Un volcan venait d’entrer en irruption en Islande. La grande quantité de fumées et de cendres projetées dans le ciel ont bien vite formé un grand voile qui s’est déployé sur le nord de l’Europe. Les aéroports de plusieurs pays furent contraints de fermer leurs espaces aériens, dont ceux d’une bonne partie de la France. Nous étions, mon frère et moi, à quelques semaines d’un séjour en France. Je me suis évidemment demandé si le volcan au nom imprononçable allait repousser notre départ. Mais tout est rentré dans l’ordre la semaine suivante, et nous nous sommes envolés, tout joyeux à la perspective d’un séjour de deux semaines en Bourgogne et les bienfaits de son doux soleil de mai. Mais surprise, la France toute entière avait pris froid sous le voile et sa grippe devait durer tout le temps de notre séjour. Brrr !

Nous avions l’intention de faire du tourisme. Sur notre liste des choses à voir figurait Bibracte, une imposante ville gauloise s’étant développée au premier siècle av. J.-C. Le site archéologique se trouve sur les communes de Saint-Léger-sous-Beuvray et dans le Morvan, au sommet du mont Beuvray. Hélas, il nous fallut rebrousser chemin avant de parvenir au site principal. Par contre nous avons grandement apprécié notre visite du Musée de la civilisation celtique au pied de la montagne. Là, nous avons fait une rencontre insolite : une cohorte de légionnaires romains en tenue d’époque et avec tout l’attirail ; non seulement l’uniforme et les armes, mais tout le paquetage que le soldat devait transporter lui-même lorsque les troupes se déplaçaient. Il m’est aussitôt revenu à l’esprit l’illustration de couverture de l’album Astérix légionnaire d’Uderzo.

J’ai d’abord cru que ces gaillards transformés en légionnaires étaient sur place pour faire de l’animation touristique. Mais lorsque je leur ai posé la question, l’un d’eux m’a répondu : « Ah non, ce que nous faisons, en fait, c’est de l’archéologie ! » De l’archéologie ? Ça ne correspondait en rien à l’idée que je me faisais de la discipline. Mais on m’a gentiment expliqué que cet exercice de reconstitution visait à éclairer notre compréhension des opérations militaires des armées de César, des conditions réelles de déplacement de ses légions, et de ce que cela pouvait représenter pour le légionnaire. Il s’agissait de reproduire l’expérience pour savoir mieux. Ces braves s’apprêtaient à marcher la distance Bibracte-Alésia avec la charge du paquetage du légionnaire, en plus du bouclier, des armes et de l’uniforme. On nous explique alors que le transport par chaque soldat de ses effets personnels faisait partie de la stratégie militaire des Romains. Il était très important de surprendre l’ennemi en arrivant sur le champ de bataille plus tôt qu’on ne s’y attendait. Comme il fallait souvent parcourir de longues distances, à travers champs comme par les défilés des montagnes, il était possible de gagner quelques jours si chaque soldat transportait lui-même ses équipements. Il s’agissait d’engager le combat sitôt arrivé à destination ; les fournitures et l’équipement lourd suivraient. Mais comment le soldat s’y prenait-il pour porter toute cette charge et faire ses 25 à 30 km par jour ? La réponse à ce genre de question ne se trouve pas dans les livres. Elle demande de refaire les gestes de ces soldats pour être amené à se poser les questions pratiques qu’ils ont dû se poser. Et soumettre nos solutions à l’épreuve des chemins qu’ils ont empruntés.

Par exemple, le légionnaire devait porter son grand bouclier. Mais comment le portait-il ? Il devait porter tout aussi bien ses effets personnels, accessoires de cuisine, provisions, gourde, outils et pieux. Comment portait-il toute ces choses sans que cela ne gêne à sa marche ? L’expérience a montré que la meilleure méthode consistait à porter le bouclier sur le dos, comme on porte un sac à dos. Le reste de l’équipement est suspendu à une perche dont le bout forme une croix, une furca, que le soldat passe sur son épaule et qu’il appuie sur la courbure du bouclier, ce qui a l’avantage de dégager les bras et de répartir le poids sur l’ensemble du corps (voir la photo).

Ces archéologues nouveau genre m’ont impressionné. Je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement entre leur façon d’enquêter sur un lointain passé et la démarche qui est à l’origine de ma recherche sur l’Évangile de Marc. Celle-ci n’est pas venue des livres, mais du geste retrouvé de la pédagogie orale et de la mémorisation systématique de la Parole. J’en dirai plus à ce sujet dans les prochains chapitres. D’abord, il me paraît nécessaire de clarifier la notion de « tradition orale ». Car s’il est une évidence qui s’est imposée à moi depuis les débuts de ma recherche, c’est que la tradition orale demeure une notion très vague pour la grande majorité d’entre nous. Nous n’y comprenons pas grand chose, pour ne pas dire que nous n’y comprenons rien. Et les biblistes, qui en parlent à l’occasion, ne font nullement exception. Ils sont souvent les premiers à répandre les idées les plus fausses sur le monde de l’oralité. Je dis cela pour en faire le constat et non pour blâmer qui que ce soit. Comment pourrions-nous savoir quelque chose d’une discipline qui a été évacuée de notre horizon depuis des siècles ? Il n’y a qu’une façon d’y remédier et elle consiste à s’y plonger totalement, afin de retrouver les gestes et les rythmes de la pédagogie orale et se réapproprier la mémoire et la récitation des textes anciens. Nous baignons dans une réalité toute autre, celle d’une culture de l’imprimé et de l’écrit, du changement et de l’innovation, pour laquelle le mot « tradition » n’a plus grande signification. Pourquoi mémoriser un texte lorsqu’il est si facile de se procurer le livre ? Et pourquoi s’embarrasser du livre, lorsqu’on peut tout avoir sur son portable ?

La mémoire est relayée par un gadget qu’on traîne dans sa poche. On n’a plus besoin de ses services. Mais ce n’est pas d’hier qu’on ne mémorise plus ; les réformes pédagogiques en ont répudié la pratique ; rien ne serait plus bête que de faire apprendre par cœur, car mémoriser n’est pas comprendre. Bien évidemment. Dès lors qu’il est question de la tradition orale à la source des évangiles, que pouvons-nous faire d’autre que de chercher nos références dans ce qui nous est connu : les bonnes histoires, les contes populaires, le bouche à oreille, les nouvelles qui se répandent spontanément dans la population, etc. Pour ne donner qu’un exemple, voyons cet extrait d’un texte d’introduction aux évangiles que j’ai trouvé dans l’édition d’étude de la Nouvelle Bible Segond (2002). Voici ce qui aurait suivi l’épisode des vendeurs chassés du Temple :

Une fois passés les premiers instants de stupeur, que feront les témoins de la scène ? Rentreront-ils tranquilement chez eux, comme si de rien n’était, sans rien dire ? Impossible ! Et que feront ceux qui les auront entendus, sinon réfléchir à ce qui s’est passé et en parler à leur tour ? Ainsi s’écrivent les premiers fragments d’évangiles. Non pas sur du papyrus ou des parchemins, mais dans la mémoire des foules. On appelle cette étape « tradition orale ». C’est la période où l’histoire de Jésus circule de bouche à oreille, par bribes (un miracle ; une parabole ; une petite phrase etc.). Les prédicateurs en font usage, soulignant les traits qui correspondent aux besoins particuliers de leur communauté.

Nul doute que cela s’est produit ! Les évangiles rapportent que les foules couraient après Jésus pour l’entendre et être guéris de leurs afflictions. Mais cette nouvelle qui se répand de bouche à oreille n’est pas un exercice de « tradition orale », d’abord parce qu’aucune tradition n’y est transmise. Non plus qu’une tradition orale puisse s’écrire dans « la mémoire des foules ». L’auteur de ces lignes confond la tradition orale avec les racontars qui circulent à tout vent dans la population. C’est pourquoi le présent chapitre sera consacré à la clarification de la notion de tradition orale. C’est une notion capitale, sur laquelle reposera toute mon approche de l’Évangile de Marc. Il est donc nécessaire de s’y démêler.

Le Maître qui n’a rien écrit

Le premier chapitre d’un ouvrage d’introduction aux évangiles est intitulé : Pourquoi Jésus n’a-t-il rien écrit ? En ce temps-là en Israël, les enfants juifs pouvaient bénéficier d’une bonne éducation. La formation élémentaire était dispensée à la synagogue ou en plein air par le rabbin ou un maître d’école spécialisé. Il s’agissait d’abord d’initier l’élève aux lettres de la Torah et de lui apprendre à lire le texte sacré de manière fluide. Pour y arriver, l’instituteur exigeait de son élève qu’il mémorise proprement par cœur les portions de texte qu’il devait lire à voix haute en suivant le rythme et la mélodie traditionnels (cantilation). À dix ans, il apprenait, toujours par cœur, les textes de la loi orale du judaïsme, et vers quinze ans, un élève doué était en mesure de participer aux discussions théologiques avec les docteurs de la Loi (cf. Pirké Aboth 5.21). C’est à ce stade seulement qu’il était initié à l’exégèse de la Loi, orale et écrite. Tous les enfants juifs n’atteignaient pas ce haut niveau de scolarité ; l’étendue de l’éducation qu’ils recevaient dépendait de l’intérêt religieux de leurs parents. Mais la formation élémentaire était suffisamment répandue1 pour laisser croire que Jésus avait reçu une bonne éducation2. Certains envisagent même qu’il pouvait maîtriser le grec, la langue du commerce dans tout l’empire romain. Alors pourquoi n’a-t-il rien écrit ? On nous explique qu’à son époque et dans son pays, la chose n’était pas étonnante : « Israël, au premier siècle, est un monde de civilisation orale, où les traditions et tout ce qui a de l’importance dans un groupe humain, se transmettait de bouche à oreille, par répétition, écoute et mémorisation3. » Et l’auteur d’ajouter : « On sait mieux aujourd’hui, après les études des ethnologues, que de telles traditions, mises en forme pour les besoins de la mémoire, sont transmises avec une rigueur et une fidélité plus grande que la transmission par le moyen de l’écrit4. » Il renvoie alors le lecteur à cette remarque de M. Quesnel :

L’Orient antique accorde une tout autre valeur que le monde occidental actuel aux traditions orales. À l’époque du Christ, les traductions araméennes de la Bible hébraïque qu’on utilisait dans la liturgie étaient bien fixées tout en restant orales ; elles ne seront mises par écrit que plus tard. Il en est de même des propos des célèbres rabbins du Ier siècle, tels Hillel ou Shammaï, dont l’enseignement se transmettait oralement jusqu’à sa consignation écrite dans la Michna, deux siècles plus tard. Dans le monde juif des débuts de l’ère chrétienne, tout comme dans les civilisations orales d’aujourd’hui où la parole donnée a plus de force qu’un bout de papier, fidélité de la transmission n’implique pas écriture 5.

Les Suédois Harald Riesenfeld et Birger Gerhardsson, ont attiré l’attention des savants sur les méthodes traditionnelles de transmission et leurs implications sur la formation des traditions évangéliques. Riesenfeld a fait valoir que les traditions concernant Jésus ont pris leur essor non seulement au sein de l’Église primitive, mais déjà dans le cercle des disciples d’avant Pâques. Il affirme (je traduis) :

Dans les évangiles, il apparaît très clairement que Jésus était un enseignant, et tout spécialement dans sa relation avec ses disciples. Cela signifie bien plus que le simple fait de prêcher en leur présence. Il les a instruits, et en cela il nous fait penser mutatis mutandis à la méthode des rabbins. Et cela implique que Jésus a entraîné ses disciples, et en particulier les Douze, à apprendre, et plus encore, il les a entraînés à apprendre par cœur 6.


Pour lire la suite : Gerhardsson