Gerhardsson a consacré une étude approfondie aux méthodes d’apprentissage pratiquées par les Juifs aux temps des tannaïm et des amoraïm (premier au cinquième siècle de notre ère). Il a voulu donner du relief à la notion de « tradition orale », largement sollicitée par la critique des formes, sans qu’aucun des représentants de cette école n’ait pris soin d’en préciser ni la signification ni le fonctionnement. L’exégèse critique a développé ses théories, dit Gerhardsson, à partir d’une « notion diffuse de la tradition et seulement de vagues allusions à la manière dont la tradition évangélique primitive était techniquement transmise7 ». Il devenait alors impérieux de préciser quels furent les procédés employés par l’Église primitive au moment de la transmission de ses traditions, à la fois des évangiles et des autres matériaux. Et puisque ces traditions relevaient d’abord d’un milieu juif, il fallait commencer par brosser un tableau des méthodes traditionnelles de transmission utilisées dans cet environnement culturel.

Une tradition rabbinique qui fait autorité affirme que dès l’époque de Hillel et Shammaï, si ce n’est plus tôt, on faisait une claire distinction entre la Torah écrite (la Bible juive) et la Torah orale (les traditions complémentaires à la Bible juive), la première étant la partie de la tradition sacrée qui était transmise par écrit, et la seconde, la partie qui était transmise oralement8. Au temps de Jésus, la distinction était déjà bien nette entre l’une et l’autre tradition, puisque Pharisiens et Sadducéens ne s’entendaient pas sur l’autorité qu’il fallait accorder à la seconde, la Torah orale. Les rabbins ont insisté sur le fait que ces traditions étaient distinctes et qu’elles devaient se transmettre de manières différentes. La terminologie qu’ils ont utilisée pour désigner les champs d’étude respectifs de la Torah écrite et de la Torah orale est un témoignage éloquent de la clarté avec laquelle cette distinction s’est maintenue dans le judaïsme rabbinique : l’étude de la Loi écrite est appelée miqra (lecture) et qara (lire) – puisqu’il s’agit bien de lecture à partir d’un manuscrit – alors que l’étude de la Loi orale est appelée michna (répétition) et chna (répéter), puisque cette méthode d’étude repose essentiellement sur la répétition de la tradition transmise oralement, sans le support d’aucun manuscrit. L’étude de la tradition orale consiste de prime abord à mémoriser complètement une collection de textes non transcrits sur parchemin9.

La tradition écrite, lorsqu’elle était étudiée, était aussi adressée à la mémoire et apprise par cœur. À l’élémentaire, les enfants juifs apprenaient à lire la Torah écrite – en commençant par le Pentateuque – avec les bonnes vocalisation, accentuation et cantilation, et cela de manière fluide (c’est-à-dire pratiquement par cœur). Le texte de la Bible était ainsi « téléchargé » sur la mémoire des jeunes Juifs, et ils pouvaient le citer à loisir lorsqu’ils participaient à des débats au sujet de tel ou tel trait de la Loi. Pourtant, dès qu’il était question de transmettre le texte sacré, de l’étudier ou de le proclamer dans l’assemblée liturgique, celui-ci devait être lu à partir d’un rouleau manuscrit. La Torah orale, par contre, était exclusivement réservée à la mémoire. Le maître, qui en était le dépositaire, la transmettait oralement à son élève, qui devait la répéter rigoureusement et cela jusqu’à sa parfaite maîtrise10.

La mémorisation du matériel

La mémorisation systématique est le premier principe de la pédagogie orale. Les textes sont d’abord inscrits dans la mémoire de l’élève et ne sont expliqués que plus tard (je traduis) :

Le principe éducatif, « apprendre d’abord et ensuite comprendre », était une pratique généralisée dans le judaïsme rabbinique, en rapport à l’étude de la Torah écrite aussi bien que la Torah orale. Son usage était particulièrement naturel quand il s’agissait d’étudier la Torah orale. Les écoliers devaient disposer des textes, mais quand ceux-ci ne pouvaient être exposés devant eux sous forme écrite, ils devaient leur être transmis oralement alors que le professeur, par le moyen d’une constante répétition, les « enregistrait » dans les mémoires de ses élèves 11.

Ce principe pédagogique distingue nettement l’étude des mots du texte de l’étude de leur signification (interprétation). C’est qu’on tenait beaucoup à rapporter une tradition telle qu’elle avait été formulée. L’ipsissima verba de chaque autorité ancestrale devait être maintenue sans altération aucune. Dans les collèges, on n’a pas été tenté de dresser des abrégés des paroles des vieux maîtres ; chacune d’elles a été citée textuellement, accolée au nom de son auteur :

L’élève se devait de maintenir les mots mêmes que son maître avait prononcés. Mais le maître devait tout autant veiller à ce que les mots originaux soient préservés. La matière orale que l’enseignant tenait à transmettre à son élève – qu’il s’agisse de ses propres énoncés doctrinaux ou de passages de la doctrine reçue – ne devait pas purement et simplement être lue dans le cours général de la prédication ou de l’enseignement. Il devait la répéter maintes et maintes fois, jusqu’à ce qu’il l’ait effectivement transmise à ses élèves : c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’ils sachent le passage en question par cœur12.

Le principe de la répétition et de la mémorisation est à la base de la notion de tradition orale. Celle-ci s’adresse à la bouche plus encore qu’à l’oreille. Les rabbins ont fortement insisté sur la nécessité de répéter fréquemment la leçon afin de la posséder parfaitement. Une parole bien connue de Hillel affirme que « l’homme qui répète son chapitre cent fois ne peut être comparé à celui qui le répète cent et une fois ». C’était, la méthode traditionnelle utilisée pour l’instruction des fils par leurs pères (cf. Dt 6.7-9; 11.18-21; 31.21). La littérature talmudique ne laisse aucun doute à l’effet que les élèves aient dû apprendre leurs passages de la Torah par cœur. Le maître pouvait en tout temps mesurer les capacités d’un élève en lui demandant de réciter un passage de mémoire13. Les rabbins se faisaient un point d’honneur de connaître l’ensemble de la Loi écrite, Torah et Prophètes, sur le bout de leurs doigts. « Quand un rabbin citait un passage des Écritures, il n’avait jamais à en donner la référence, puisque chaque enseignant et chaque élève étaient tenus de savoir où le passage en question se trouvait14. » Cette mémorisation systématique des textes traditionnels n’était pas le propre des Juifs. Chez les Grecs, les écoliers étaient d’abord initiés à l’alphabet, mais très tôt, on leur enseignait à réciter de mémoire, avec les accentuations mélodiques appropriées, des passages choisis des textes classiques. Le commentaire que pouvait en faire le professeur de lettres – si commentaire il y avait – était extrêmement élémentaire. À un niveau plus avancé, le grammairien proposait une étude minutieuse des textes – en commençant par l’œuvre d’Homère – conjointement à leur mémorisation. « Une étude si minutieuse du texte, fait observer H.-I. Marrou, rendait facile la mémorisation : tout semble indiquer que chez le grammairien, comme à l’école primaire, la récitation du texte appris par cœur succédait à la lecture15. »

Compte tenu du rôle essentiel joué par la mémorisation dans le judaïsme et l’hellénisme, il est raisonnable de supposer que les catéchumènes du christianisme devaient apprendre par cœur un ensemble de textes traditionnels qui étaient ensuite interprétés pour eux. Il serait en effet surprenant que les porteurs de ces traditions, les apôtres et leurs collaborateurs, n’aient pas eu recours aux techniques de transmission qui leur étaient familières pour former leurs disciples.

Gerhardsson croit que l’Église s’est développée dans un cadre de référence traditionnel modelé sur le judaïsme et que les chrétiens de l’époque primitive étaient initiés à l’Évangile au moyen de la pédagogie orale et d’une mémorisation systématique de la tradition apostolique. Il donne en exemple les Pères de l’Église du second siècle qui étaient si familiers avec la mémorisation des Écritures et qui accordaient même un plus grand crédit à la tradition orale d’origine qu’ils n’en accordaient à la tradition écrite.

Le témoignage le plus éloquent provient d’Irénée de Lyon, un disciple de Polycarpe, qui était lui-même disciple de Jean. Irénée évoque le souvenir impérissable de Polycarpe et des traditions qu’il avait reçues de lui et qu’il repassait en son esprit :

Ayant recueilli ces traditions de ceux-là même qui avaient touché le Verbe de vie, Polycarpe n’annonçait rien qui ne s’accordât avec l’Écriture. Pour moi, j’écoutais avec soin ces leçons que me ménageait la grâce de Dieu ; je les gravais, non sur du papier, mais dans mon cœur, et par la même grâce de Dieu, je me répète assidûment tous ces souvenirs et je les repasse dans mon esprit (Eusèbe, HE, V, 20).

On trouve une pensée semblable dans une tradition de Papias, avec plus d’insistance encore sur le rôle fondateur des paroles prononcées par les témoins de l’époque primitive. Toujours d’après Eusèbe, Papias, dans l’introduction à ses cinq livres sur l’exposé des paroles du Seigneur, exprime sa grande révérence pour ceux qui étaient en mesure de rapporter les propos des apôtres :

Pour toi, je n’hésiterai pas à ajouter à mes explications ce que j’ai bien appris autrefois des presbytres et dont j’ai bien gardé le souvenir, afin d’en fortifier la vérité. Car je ne me plaisais pas auprès de ceux qui parlent beaucoup, comme le font la plupart, mais auprès de ceux qui enseignent la vérité ; je ne me plaisais pas non plus auprès de ceux qui font mémoire de commandements étrangers, mais auprès de ceux qui rappellent les commandements donnés par le Seigneur à la foi et nés de la vérité elle-même. Si quelque part venait quelqu’un qui avait été dans la compagnie des presbytres, je m’informais des paroles des presbytres : ce qu’ont dit André ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur, et ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur. Je ne pensais pas que les choses qui proviennent des livres me fussent aussi utiles que ce qui vient d’une parole vivante et durable (Eusèbe, HE, III, 39, 3,4).

Il s’agit pour Papias, fait remarquer Gerhardsson, « de trouver le bon traditionaliste pour être mis en contact avec la source pure de la révélation divine en Christ. Ce concept – commun aux Pères de l’Église – offre un étroit parallèle avec le désir des rabbins de se mettre en contact avec la révélation du Sinaï par le biais d’une tradition originelle16. » Ces hommes de l’époque primitive reconnaissaient donc une autorité traditionnelle, une autorité qui dépendait moins du témoignage d’une parole écrite que d’une parole vivante recueillie sur la bouche même des témoins originaux et de leurs disciples.

La présentation que fait Luc des premiers moments de l’Église donne un contour précis à la notion de parole (logos) enseignée par les apôtres, ainsi qu’à la position qu’ils occupaient dans la Communauté nouvelle. Luc se réfère à la parole de Dieu qui, dans les derniers jours, devait surgir de Jérusalem et donner la vie à toutes les nations (Es 2.3 ; Mi 4.2 ; Za 14.8 ; comp. Lc 24.47, 49 ; Ac 1.8). Le contenu de cette parole est déterminé par la nécessité d’annoncer les souffrances, la mort et la résurrection du Messie, mais aussi tout ce qu’il avait enseigné depuis son baptême jusqu’à son ascension. Cette proclamation relevait des apôtres qui furent, dès le commencement, « les témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole » (Lc 1.2). Leur témoignage se fondait sur ce qu’ils avaient « vu et entendu » (Ac 4.20), et c’est au nom de leur maître qu’ils opéraient les guérisons et enseignaient le peuple (ibid. 3.16 ; 4.17, 18). Ce témoignage fondateur était le privilège des disciples de la première heure, qui avaient suivi son ministère depuis le baptême de Jean jusqu’à l’ascension :

Il faut donc que parmi les hommes qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus allait et venait à notre tête, à commencer par le baptême de Jean et jusqu’au jour où il a été enlevé du milieu de nous, l’un de ceux-là devienne avec nous témoins de sa résurrection. (Ac 1. 21, 22)

Ils étaient les témoins, non seulement des actes et des paroles de Jésus, non seulement de sa mort et de sa résurrection (Ac 1.22 ; 2.22-24, 32 ; 3.15 ; 4.33), mais du sens qu’il fallait donner à tout cela à partir des Écritures (cf. Lc 24. 25-27, 44, 45). Ce qui fait dire à Gerhardsson que durant la période primitive de l’Église, les apôtres formaient un collégium, étaient actifs à Jérusalem, agissaient à titre de témoins du Christ et enseignaient au nom de Jésus. Leur témoignage avait un caractère résolument didactique, basé comme il l’était sur l’événement messianique de Jésus et sur l’interprétation de cet événement à partir des Écritures17.

Gerhardsson croit que les techniques traditionnelles de transmission n’étaient pas pratiquées seulement en Judée, dans un environnement conditionné par le judaïsme, mais qu’elles étaient couramment pratiquées dans le réseau des églises pauliniennes. Dans son livre Préhistoire des Évangiles, il attire l’attention du lecteur sur la relation filiale père-fils qui liait l’apôtre Paul aux croyants des communautés qu’il avait fondées (1 Co 4.14-17 ; 2 Co 12.14 ; Ga 4.19 ; 1 Th 2.11, 12) ou qui le liait à Timothée (1 Co 4.17) ou encore à Onésime, devenu son élève pendant sa captivité (Phm v. 10-12) ; une relation qui rappelle l’amour filial qui liait l’élève juif à son instructeur, qu’il appelait affectueusement « mon père ». Cet étroit rapport avec le maître invitait à l’imitation (1 Co 11.1 ; 1 Th 1.6 ; 2 Th 3.7) et à la préservation de sa tradition (1 Co 4.17 ; 11.23 ; 15.1-3 ; 1 Th 2.11, 12 ; 2 Tm 1.13, 14 ; 2.2). On estimait alors dans l’Église chrétienne, comme dans l’environnement juif, que la tradition reçue de la bouche du maître représentait le « bon dépôt » qu’il fallait soigneusement préserver et veiller à retransmettre fidèlement. Cette perspective laisse peu de place à des exercices de « création » dans les communautés chrétiennes. Gerhardsson fait observer :

En réfléchissant sur ce que l’ancien élève des rabbins (Paul) entend lorsqu’il dit qu’il a « transmis à la communauté les paroles que lui-même avait reçues », nous ne voyons guère que deux possibilités entre lesquelles il faut choisir. Ou bien l’apôtre a transmis le texte par écrit de telle sorte que la communauté a reçu un texte écrit qu’elle a pu garder ensuite à sa disposition, ou bien il le lui a transmis oralement, en le lui inculquant de telle manière que la communauté – ou plutôt un ou plusieurs de ses principaux membres – le connût par cœur. « Transmettre un texte » n’est pas, en effet, la même chose que de le présenter une fois, c’est le livrer aux auditeurs pour qu’ils l’aient « reçu » et le possèdent, c’est-à-dire qu’ils puissent en disposer. Il me paraît plus vraisemblable d’admettre que l’apôtre a ici en vue une transmission orale18.


Pour lire la suite : Des questions sans repos