L'ÉVANGILE DANS LE CALENDRIER
Marc révélé par la liturgie juive (2020)

III.  La Proposition de Frinking

Tout commence par une question qui traverse l’esprit d’un homme au contact de la culture indienne. Nous sommes à Sévagram, un village au centre de l’Inde et le lieu d’une grande histoire puisque c’est là que le mahamat Gandhi avait choisi d’implanter son « ashram », sa communauté de vie. Le village (Ségaon, à l’époque) était parmi les plus pauvres de l’Inde. Gandhi disait : « Ce qu’on va pouvoir faire dans ce lieu-là, on pourra le faire partout ailleurs en Inde. » À côté du village, on a bâti une école où, selon le vœu du maître, chacun devait renoncer à tout esprit de domination et apprendre à servir, à commencer par les enseignants. « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » (Mc 9.35) Anne et Bernard Frinking étaient venus là, avec enfants, pour rendre service et enseigner. Ou mieux, dans les propres mots de Bernard, « pour apprendre à servir, pour voir aussi comment on enseigne cet art, et pour en connaître la pratique ». Nous sommes au crépuscule des années 50.

Nous étions loin de penser en ces jours-là que notre séjour dans ce lieu allait être le point de départ d’une recherche sur la transmission orale de l’Évangile1 !  
– Bernard Frinking

Mémoriser le chant du Bienheureux

Au retour du travail, il arrivait souvent à Bernard de traverser l’ashram à proximité de l’école. Lorsqu’il passait devant la hutte de l’ancien, il voyait toujours la même scène : un vieil homme, assis sur sa couche et soutenu par des coussins, adressait un chant à un groupe de jeunes enfants assis par terre, autour de lui. « Je ne savais pas ce qu’il chantait. La cantilation me plaisait, mais je n’avais pas l’audace de ralentir mes pas et de l’interroger pour satisfaire ma curiosité. » Tous les jours à la même heure, l’ancien récitait, et les enfants prenaient son chant sur leur bouche en répétant ce qu’il donnait à entendre. Plus tard, Bernard apprit que le chant de l’ancien était constitué des versets de la « Bhagavad-Gitâ », le « chant du Bienheureux ». Ce chant précède une bataille gigantesque dans un grand poème épique ; il enseigne l’art du combat et son enjeu ; il montre comment vaincre sans être attaché à la victoire.

Les jours où ma route me faisait passer par le lieu où l’ardeur des enfants et la paix de l’ancien se répondaient dans l’échange d’un chant dédié à un combat intérieur, une question s’élevait en moi : « Comment se fait-il, Seigneur Jésus, que nous ne chantions pas le récit de ton incarnation, de ton immersion dans les eaux de la mort, jusqu’à ton enlèvement à la droite du Père – tel que tes témoins nous l’ont transmis dans l’Évangile ? »2
– Bernard Frinking

Bernard n’avait pas réponse à la question. Elle l’a habité un certain temps et puis, comme il le dit, elle l’a quitté sans faire de bruit. Mais pas pour toujours.

Une quinzaine d’années plus tard, les Frinking font la découverte de l’œuvre d’un anthropologue hors du commun, de Marcel Jousse3. Un article en vitrine d’une librairie parisienne retient l’attention de Bernard. Il le lit avec empressement ; son cœur est remplit de joie. C’est l’histoire d’un homme qui a approché le Christ comme un rabbi, un maître, un pédagogue, à partir de l’araméen, la langue du Christ et la langue qu’il avait apprise de sa mère. Un homme « qui s’était penché toute sa vie sur la pédagogie, avait chanté ses chants et les avait enseignés à d’autres ». Bernard est saisi. La question de Sévagram refait surface : « Comment se fait-il que nous, chrétiens, ne chantons pas le chant du Bienheureux, celui qui a vaincu la mort par sa mort ? » Jousse offrait une réponse à la question restée sans réponse.

Je les conduirai par des sentiers qu’ils ne connaissaient pas (Es 42.16)

Peu de temps après, Anne et Bernard firent la connaissance d’Émile Moreau, un fervent disciple de Jousse et un fidèle « appreneur » qui n’avait rien oublié. C’est de lui qu’ils apprirent leurs premiers récitatifs tirés des évangiles et des sentences des Sages d’Israël. Et c’est à la suite de cette rencontre que le couple engagea une réflexion en profondeur sur l’oralité de la tradition évangélique. En 1974, Bernard réunissait une petite équipe de travail sur la pédagogie orale afin d’ouvrir une voie à la pratique de cette discipline dans les milieux ecclésiaux de France. Très tôt, l’équipe a été confrontée à la nécessité de définir un parcours d’apprentissage devant permettre aux enseignants d’introduire dans la catéchèse une pratique systématique de la mémorisation. Jusque-là, ces enseignants ne disposaient que de morceaux choisis de l’Écriture, bien souvent consistant en sentences de Jésus ou en courts extraits de l’Ancien Testament. Mais la conviction que chacun des évangiles devait représenter à l’origine une voie pour celui qui s’y était engagé a finalement conduit le groupe à arrêter son choix sur un évangile complet, celui de Marc, compte tenu qu’il est le plus court. Il fallait alors répondre à cette question : Comment apprendre tout un évangile ?

Le problème soulevait implicitement la question de la pratique de l’Église primitive : comment avait-elle bien pu transmettre la tradition évangélique dans l’environnement qui était le sien ? Selon quels principes et à quel rythme les catéchumènes étaient-ils exposés à la Parole sacrée de manière à l’apprendre entièrement ? Comme point de départ, Bernard Frinking et son équipe ont posé quelques principes qui sont inhérents à la transmission orale :

  • Un apprentissage collectif : c’est en vue de devenir une communauté en alliance avec Dieu que le croyants apprennent.
  • Un lieu et un temps fixes où la communauté se réunit. Ces rendez-vous imposent un rythme à l’apprentissage.
  • Un maître-transmetteur et son vis-à-vis, une communauté d’apprenants.
  • Un calendrier d’apprentissage avec la possibilité d’exploiter des liens avec l’année liturgique et le passage des saisons.

Frinking s’est d’abord proposé de répondre à la question du calendrier : Combien de temps fallait-il prévoir pour l’apprentissage de l’ensemble de l’Évangile de Marc ? Pour s’en faire une idée, il a recensé tous les versets de cet évangile, sans comptabiliser les quelques versets contestés par les experts de la critique textuelle (Mc 7.16 ; 9.44 ; 9.46 ; 15.28) : ce qui devait lui donner un total de 673 versets. Comme 673 divisé par deux donne 337, il en a conclu que tout le texte de l’évangile pouvait être appris sans difficulté en un an, à raison d’environ deux versets par jour. Il va sans dire que cet inventaire du texte appuyé sur la division en versets n’était qu’une base statistique pour distribuer le texte uniformément sur un calendrier annuel. Ensuite il a posé l’hypothèse d’un calendrier biblique, calendrier luni-solaire, comme point de départ pour effectuer la distribution du texte. En effet, s’est-il dit, au printemps de l’Église, les deux calendriers devaient sûrement se rejoindre. Le jour de Pâques chez les chrétiens n’était-il pas célébré à la même date que la Pâque juive4 – quel que fut le jour de la semaine ? Pour stimuler sa réflexion, Frinking a dessiné sur une grande feuille de papier un calendrier rotatif avec sa division en douze mois lunaires. Au milieu du premier mois, le mois de Nisân, il a pris soin d’indiquer l’emplacement de la Pâque juive célébrée, comme la fête chrétienne, à la première pleine lune du printemps, soit le 14e jour de ce mois.

À ce stade, il lui fallait choisir le moment dans l’année où devaient débuter les sessions d’apprentissage. Au début de son évangile, Marc nous donne les récits de la prédication et du baptême de Jean et de l’immersion de Jésus dans le Jourdain. Or la thématique baptismale est étroitement associée à la Pâque dans les deux traditions, la juive et la chrétienne. La Pâque juive développait le thème de l’élection d’Israël à partir des textes du Cantique des cantiques et du passage de la mer Rouge, symbole d’élection et de consécration d’Israël5. De telle sorte qu’il est possible, selon les mots de Frinking, « que pendant la veillée pascale, la nuit où les chrétiens attendaient la proclamation de la résurrection du Christ, ceux qui allaient être immergés aient récité toute l’Annonce heureuse de leur propre libération – de la mort, du péché et de Satan ». C’est donc au lendemain, le 16 Nisân, que Frinking a convenu de fixer le point de départ du cycle d’apprentissage de cet évangile.

Pour mieux cerner les articulations du texte et baliser le parcours des élèves, il a ensuite consulté un certain nombre d’études sur la structure du récit de Marc. Il a finalement porté son choix sur La lecture de l’Évangile selon saint Marc6 de Jean Delorme. Parmi les trois découpages proposés par Delorme, il a retenu le troisième, qui s’articule en six étapes où l’auteur s’intéresse plus précisément au rapport de Jésus avec ses disciples. En adoptant provisoirement ce découpage, il ne lui restait plus qu’à distribuer tous les versets sur l’année, d’après le nombre de versets que comprenait chacune des six étapes de Delorme. C’est en faisant ce compte, qu’une grande surprise l’attendait :

Préambule :    15
Étape 1 :        
.70
Étape 2 :         112
Étape 3 :         112
Étape 4 :         112
Étape 5 :         114
Étape 6 :         126  
(version à la finale courte se terminant en 16.8)

Les étapes 2 à 5 sont manifestement de même longueur. Comment expliquer cette symétrie ? De plus, 112 versets représentent exactement le sixième des 673 versets de l’évangile. Et comme le sixième de l’année est égal à deux mois, il en a déduit qu’une période de deux mois était nécessaire pour la mémorisation des étapes 2, 3, 4 et 5. De plus, en additionnant les 15 versets du préambule aux 70 versets de la première étape, nous obtenons 85 versets, soit une période d’apprentissage de 42 ou 43 jours, tout juste ce qu’il faut pour combler l’intervalle entre le 16 du premier mois (Nisân) et la fin du second mois (Iyyar) ; cela semblait confirmer un début de cycle en Nisân, pendant la semaine pascale.

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