Quant à la 6e étape de Delorme, elle représentait – en appliquant les mêmes principes de distribution – deux mois et une semaine environ, soit les mois de Chebath et d’Adar, avec un empiètement d’une semaine sur le mois de Nisân. En supposant toujours un début de cycle à la Pâque et en refusant la finale longue de Marc (16. 9-20), il a obtenu une semaine de silence avant la reprise du cycle ; mais en incluant la finale longue, la boucle se refermait et la proclamation de l’Évangile pouvait entamer un nouveau cycle, à l’instar du cycle de lecture de la Torah qui se renouvelle chaque année. Frinking réalise alors le plan de répartition suivant (fig. 4).

Comme on peut le voir sur le graphique, Frinking a figuré des pauses de deux ou trois jours entre les étapes du cycle pour lui permettre de maintenir un rythme d’environ deux versets par jour tout au long de l’année. Il a supposé que le calendrier d’apprentissage devait prévoir de telles pauses pour la révision des leçons données au cours de chacune des étapes. Mais ce qui est fort intéressant dans le calendrier proposé, ce sont les liens liturgiques qui font alors surface entre le texte de l’évangile et le calendrier des fêtes d’Israël. En s’appuyant sur l’alignement des principales fêtes juives avec les « bouchées » de texte qui étaient données à apprendre durant ces mêmes semaines, Frinking a proposé les correspondances liturgiques suivantes (p. 90-94) :

I. Le commencement de l’évangile correspond au début de la moisson de l’orge avec l’offrande de la première gerbe qui avait lieu le 16 Nisân. Ainsi la moisson de l’orge est associée au commencement de l’ère messianique et à la moisson des fidèles par la proclamation de l’Évangile.

II. Le 22 Nisân, Israël commémore son passage à travers la mer Rouge (Ex 14. 16-31), suivi de son arrivée au désert de Sin. La tradition liturgique propose depuis toujours de relire cette histoire à la lumière de l’immersion du Christ par Jean le Précurseur dans le Jourdain. Le texte de Marc propose alors l’immersion de Jésus dans les eaux du Jourdain suivie immédiatement de son séjour au désert (Mc 1. 9, 12).

III. Le 14 d’Iyyar, on célébrait en Israël une seconde fête de Pâque (Péssah), appelée Péssah Shéni, pour ceux qui étaient en état d’impureté pendant la première Pâque et qui n’avaient pu entrer dans le Temple pour y présenter le sacrifice pascal. Ce même jour, l’Évangile de Marc nous montre Jésus, âprement critiqué pour sa fréquentation des pécheurs notoires et répondant à ses détracteurs : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs (Mc 2.17).

IV. Le 1er Sivân, Israël commémore l’arrivée au Sinaï et la montée de Moïse sur la montagne à la rencontre de Dieu, qui lui propose alors le mariage avec le peuple qu’il a choisi (Ex 19.3 et suiv.). Projet de mariage qui sera effectivement contracté le 6 de ce mois. Le texte de ce jour nous montre Jésus montant sur la montagne pour appeler à lui ses élus, les douze, qui seront les gardiens de sa tradition (Mc 3. 13, 14).

V. Le 6 du même mois, le grand Israël célébrait la fête des Semaines (Chavouôt) ou Pentecôte, fête qui clôturait la période pascale et la moisson générale. Cette fête agricole s’était enrichie d’un thème théologique : la célébration de l’Alliance et du don de la Torah, qui consacrait l’union entre Dieu et son peuple. Ici, l’évangile présente la première d’une série de sept paraboles de Jésus (3. 24 et suiv.) qui constituent un ensemble de sept paroles de sagesse : un enseignement verbal destiné à préparer les envoyés à leur mission.

VI. Le 1er Tichri (7e mois), c’est le Nouvel An civil (Rosh HaChana) où retentit la sonnerie du cor (shofar) qui proclame la royauté de Dieu sur le temps et la vie. C’est alors que commencent les « jours graves », jours de conversion, qui préparent le peuple à recevoir le jugement prononcé en ce jour même et qui sera scellé au Yom Kippour. Le premier Tichri s’amorce le deuxième volet de l’évangile avec la confession de Pierre : Tu es le Messie ! (Mc 8.29). C’est alors seulement que peut commencer la route qui mènera Jésus à travers la Terre sainte, vers la cité de Jérusalem – où le Messie va être tué et où il se relèvera, le troisième jour.

VII. Le 10 du même mois, c’est le Jour de l’Expiation (Yom Kippour – Lv 23.27). La tradition juive associe ce jour à la descente de Moïse de la montagne sainte, après une double période d’intercession et de jeûne de 40 jours où il a prié Dieu de pardonner à Israël d’avoir péché en faisant le veau d’or. Moïse est alors redescendu avec les nouvelles tables de la Loi et les plans du Tabernacle, témoignages du pardon obtenu. Ce sera pour actualiser ce grand acte de pardon que le grand-prêtre, le jour de Kippour, enfilera la tunique de lin blanc réservée pour l’occasion et qu’il entrera dans le lieu le plus saint du Temple pour y présenter le sang du sacrifice prescrit pour l’expiation des péchés du peuple. Le calendrier de l’évangile propose alors le récit de la transfiguration de Jésus sur la montagne, marqué par l’éclat extraordinaire de ses vêtements (où il apparaît comme le Grand-Prêtre du monde à venir ayant pénétré dans le Saint des saints du Tabernacle éternel en vue du pardon définitif de son peuple).

VIII. Le 15e jour de Tichri, on célèbre en Israël la fête des Tabernacles ou des Tentes (Soukkôt). Cette célébration d’une semaine, où les Israélites habitent dans des abris de fortune fabriqués pour l’occasion, fait mémoire du pèlerinage d’Israël dans le désert autour de la Demeure, lieu de la Chékhina (la glorieuse présence de Dieu). Ici, l’Évangile de Marc propose un récit de guérison : celui du fils à l’esprit muet que les disciples de Jésus, restés au pied de la montagne, n’ont pas su soigner. Frinking ne cache pas la difficulté qu’il éprouve à identifier le lien liturgique entre Soukkôt et cet épisode. Il propose : « [...] l’enfant qui était “sans parole” est devenu le réceptacle de la Parole, celle prononcée par le Verbe de Dieu, dans la puissance du Souffle saint, c’est-à-dire le Saint-Esprit. »

    Fig. 4 – L'Évangile de Marc en six étapes

    IX. Le 25 du mois de Kislev, on célébre la fête de la Dédicace (Hanoukkah), une fête du Temple qui commémore la purification et la dédicace du Temple de Jérusalem après qu’il ait été profané par l’anathème roi Séleucide Antiochus IV Épiphane, en 165 avant J.-C. Pendant cette période de huit jours, l’évangile présente les controverses opposant les Pharisiens, les Hérodiens et les Sadducéens au sujet du paiement de l’impôt à César et de la résurrection des morts, et qui culminent vers la question du grand commandement. Ces controverses « mettent en lumière les fondements trop humains sur lesquels repose toute cette structure théocratique ».

    X. Le 10e jour du mois de Tébeth est un jour de jeûne et de deuil en souvenir du début du siège de Jérusalem, trois ans avant la destruction du premier Temple par le roi de Babylone, en 586. Dans l’évangile commence ce jour-là l’enseignement eschatologique de Jésus sur les signes avant-coureurs de la fin (et de la finalité) du temps (Mc 13.3,4), enseignement inauguré par cette parole au sujet du Temple : Vois-tu ces grandes constructions ? Il n’en restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.

    XI. Le 15e jour du mois d’Adar est célébrée la fête des Sorts (Pourim) qui rappelle l’épopée de la reine Esther et la victoire qu’elle a obtenue pour sauver Israël de la main de ses ennemis. À cette occasion, on se souvenait de Mardochée7, l’oncle de la reine, et la manière dont il avait été honoré par le roi de Perse : après lui avoir fait poser la couronne royale sur la tête et l’avoir revêtu du manteau royal, on l’a fait parader dans les rues de Suse sur la monture du roi (Est 6.10, 11). Le texte du jour de l’évangile nous dépeint Jésus aux outrages, revêtu d’un manteau de pourpre et couronné d’épines avant de devoir traverser les rues de Jérusalem en portant sa croix. La comparaison est bouleversante.

    Voilà qui donne un aperçu de l’approche de Bernard Frinking et ce qui l’a amené à proposer une architecture orale pour tout l’Évangile de Marc, une architecture qui dépend étroitement du calendrier des fêtes d’Israël. Il écrit :

    Les deux calendriers (celui de Marc et celui d’Israël) se rencontrent douze fois au moins – s’éclairant l’un l’autre. Ces rencontres sont très significatives, et les liens tellement évidents, qu’on peut affirmer sans risque de se tromper que l’Évangile de saint Marc présente une relecture du calendrier liturgique d’Israël 8.

    Frinking a poussé plus loin encore la structuration du cycle de Marc dans l’année liturgique juive. Les étapes 1 à 6 seraient une transposition des six premiers jours de la création. Le sixième jour, qui a vu la création de l’homme, correspondrait ainsi à la sixième étape de l’évangile (Mc 14.1 – 15.41), qui comprend tout le récit de la Passion du Seigneur réalisant la rédemption de l’homme. Quant au septième jour, jour de chabbat pour Yahvé, il correspondrait au récit de l’ensevelissement du Seigneur (Mc 15.42-47), qui introduit effectivement un chabbat : Le soir était déjà là, et comme c’était la préparation du chabbat, arriva Joseph d’Arimathée... C’est là que Frinking introduit un huitième jour correspondant au dimanche de la résurrection de Jésus (Mc 16.1 et suiv.), qui consacre et achève l’œuvre de la rédemption. De cette façon, l’évangile serait structuré comme le récit d’une nouvelle Genèse : le Messie rachète le monde au prix de sa croix et le recrée au matin de sa résurrection. L’auteur écrit :

    Si l’Évangile de Marc est une « Haggadah pascale chrétienne », il est surtout (et par le fait même) le récit d’une nouvelle création. Car il est celui de l’avènement du nouvel Adam et de sa victoire définitive sur la mort. Et donc aussi celui de la régénération de l’homme par le don de la vie divine 9.


    Notes de chapitre :

    1. La Parole est tout près de toi, p. 21.

    2. Op. cit., p. 26.

    3. Marcel JOUSSE, Les récitatifs rythmiques parallèles, genre de la maxime, Spes, 1929 ; L’Anthropologie du Geste, Gallimard, Paris, 1974 ; La Manducation de la Parole, Gallimard, Paris, 1975 ; Le Parlant, la Parole et le Souffle, Gallimard, Paris, 1978 ; Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les Verbo-moteurs, FMJ, 1981.

    4. C’était le cas dans les communautés d’Asie Mineure, mais non dans la communauté de Rome. Il y aura controverse à ce sujet au second siècle.

    5. Cf. 1 Co 10.2. Cette typologie est reprise par Tertullien (160-220 ?) dans son Traité du baptême, de même que par Origène (env. 185-254) et par Cyrille de Jérusalem (315-387).

    6. Jean DELORME, Lecture de l’Évangile selon saint Marc, coll. « Cahiers Évangile » 1-2,  Paris, 1972, p. 31, 32.

    7. À l'époque, la figure de Mardochée, plus que celle d’Esther, dominait la fête de Pourim. Le second livre des Maccabées mentionne un jour de Mardochée, le 13e jour d’Adar (15.36); dans la Michna, Traité Meguila, R. Juda permet de commencer la lecture festive seulement à partir d’Esther chap. 2, v. 5 – l’histoire de Mardochée – et R. José à partir d’Esther, chap. 3, v. 1 (cf. Tos. Meg. 2,9 et T.j. Meg. 2,3).

    8. La Parole est tout près de toi, p. 95.

    9. Op. cit., p. 81.


    Pour lire la suite : Chapitre 4