L'ÉVANGILE DANS LE CALENDRIER
Marc révélé par la liturgie juive (2020)

IV.  La semaine de Rosh HaChana

Avant d’aller plus loin, je propose au lecteur de prendre un moment pour apprécier à sa juste valeur l’arrimage calendaire de l’Évangile de Marc, tel que l’a vu Bernard Frinking. Le chemin emprunté pour parvenir à ce résultat mérite d’être souligné à grands traits. Au départ, Frinking ne cherche rien de tel, il ne cherche pas à établir un quelconque rapport entre l’Évangile de Marc et le calendrier d’Israël. Il ne l’anticipe même pas. Sa seule préoccupation est d’établir un cadre réaliste pour la mémorisation de tout un évangile, afin de redonner vie à une pratique des premiers chrétiens. Il s’agit de retrouver cette parole initialement donnée à la bouche, au cœur et au geste des croyants (Dt 30.14). Et ayant retrouvé le geste, de comprendre mieux. Ce qui est très différent des approches purement intellectuelles et leurs discours si souvent déconnectés de toute réalité. Il est amené à se poser les questions pratiques que les premiers chrétiens ont dû se poser, exactement comme les gaillards de Bibracte l’ont fait en enfilant les sandales et l’uniforme des soldats de César. Ensuite Frinking se laisse conduire par les caractéristiques du texte de Marc, par sa taille, sa structure, ses thèmes, pour s’engager dans des sentiers insoupçonnés, autrement dérobés aux regards des randonneurs. Le texte le prend par la main et le mène tout doucement vers une distribution et un arrimage calendaires. C’est la règle que je me suis imposée pour ma propre recherche, comme nous le verrons. Mais cela ne veut pas dire que cette recherche peut être menée en vase clos. Frinking ne le fait pas. L’étude de Jean Delorme sur l’Évangile de Marc lui fournit une clé essentielle, et c’est la tradition de l’Église qui lui permet d’accrocher le récit de l’immersion de Jésus au mémorial de la traversée de la mer Rouge dans le calendrier d’Israël. Enfin, l’auteur s’appuie sur une intuition (ou une supposition) voulant que l’Église primitive ait fait sien le calendrier sacré d’Israël, avec ses fêtes et ses jours spéciaux. C’est un point d’interprétation très important sur lequel je reviendrai à la fin de l’exposé.

J’avoue avoir trouvé le modèle saisissant. S’il pouvait être démontré que l’Évangile de Marc constituait, à l’origine, un ensemble de tradition orale monté sur un calendrier de manière à être mémorisé entièrement par les catéchumènes en un an, nous aurions une image précise du rôle que cet évangile a tenu dans la communauté primitive – dans ses aspects liturgiques aussi bien que pédagogiques – pour la formation spirituelle de chaque croyant. Il nous serait alors possible de réinscrire cet évangile au cœur de la communauté historique rassemblée par le Christ. Cette mise en contexte est inestimable. Mais n’allons pas trop vite. Il convient de s’interroger sur la valeur des alignements thématiques proposés par l’auteur. Ces alignements sont-ils forts ? Sont-ils soutenus par les représentations et les thèmes liés à chacune de ces fêtes ? Ou sont-ils faibles, au contraire, et sans grand rapport avec ce que nous en savons ?

De manière globale, j’ai été frappé par le grand nombre de péricopes en résonnance avec les thématiques des jours du calendrier : immersion de Jésus et traversée de la mer Rouge ; montée de Jésus et de Moïse sur la montagne (1er Sivân) ; transfiguration de Jésus et service du grand-prêtre pour le jour de Kippour ; annonce de la destruction du Temple et jeûne de Tébeth en souvenir du siège de Jérusalem ; Jésus couronné d’épines et la fête des Sorts (Pourim). Invoquer la simple coïncidence pour rendre compte de tels alignements répartis sur toute une année ne me semble pas raisonnable. Toutefois, d’autres rapports paraissent moins nets : la prédication du Baptiste et l’offrande de la première gerbe ; la fréquentation des pécheurs notoires et la seconde Pâque ; les premières paraboles de Jésus et la Pentecôte ; la confession de Pierre et la fête des Trompettes ; la controverse avec les Pharisiens, Hérodiens et Sadducéens et la fête de la Dédicace. Pour ce qui est de la guérison du fils à l’esprit muet, jumelée à la fête des Tentes (Soukkôt), j’ai du mal à voir ce qui peut les relier l’un à l’autre (et cela malgré l’effort de Frinking). Mais c’est ici qu’il faut être prudent et se méfier des jugements hâtifs. Il se pourrait que chacun de ces passages réponde plus étroitement qu’il n’y parait à la fête en question. La signification des fêtes juives et les thèmes traditionnels qui leur sont associés sont mal connus des chrétiens et de bien des spécialistes du Nouveau Testament. Sans doute en ai-je été le parfait exemple. J’ai grandi en tant que croyant dans une famille d’églises marquée par la mentalité du Bible Only qui accorde peu de crédit aux traditions extrabibliques. Cet état d’esprit a de lourdes conséquences sur les études bibliques. La Bible étant l’unique référence, tout ce qui ne s’y trouve pas est jugé peu utile à l’instruction biblique. Lorsqu’on veut savoir quelque chose des fêtes de l’Éternel, le seule source d’information est alors le Pentateuque. Mais ces livres ne disent pas grand chose de certaines fêtes, comme la Pentecôte (Chavouôt), les Trompettes (Rosh HaChana), et les Tentes (Soukkôt). C’est la tradition juive qui, au fil de l’histoire et à travers les Prophètes et les Écrits, a développé des thèmes autour de ces fêtes. Les premiers chrétiens, qui étaient juifs, connaissaient bien ces thèmes et ces représentations, puisque la Bible était indissociable des traditions nées de son étude et de l’expérience d’Israël. C’est dans le cadre plus large de la tradition qu’ils avaient été initiés à la Bible.
Bernard et Anne Frinking, été 2005

Pour illustrer mon propos, je propose de voir le récit de la confession de Pierre jumelé à la fête des Trompettes. Ce sera l’objet de tout le chapitre. Nombreux sont les exégètes qui ont déjà proposé de situer la transfiguration dans le contexte de Soukkôt. Cette localisation dans le temps est suggérée par la réplique de Pierre : Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie ! (Mc 9.5). Frinking relie la transfiguration à Kippour, le 10 du même mois. Or au lendemain de Kippour, les Israélites commencent effectivement la construction de leur abri de fortune, la soukka, en rappel de la construction de la tente de la Rencontre, dont la construction avait été entreprise le même jour, après que Moïse fut descendu du mont Sinaï. En adoptant cette localisation dans le calendrier, la péricope précédente de Marc (Mc 8.27 – 9.1) doit se situer dans le contexte de la semaine de la fête des Trompettes.

Examinons de plus près cette péricope pour voir si elle peut s’accorder avec les thèmes développés par la tradition juive autour de la fête des Trompettes, appelée aussi Nouvel An (Rosh HaChana). Dans le calendrier d’Israël, cette fête du premier Tichri s’inscrit dans une séquence liturgique de quarante jours, commençant le premier jour d’Elul et se clôturant à Kippour, le 10 de Tichri. Chaque matin, durant les trente jours qui précèdent le Nouvel An, la clameur du shofar se fait entendre pour appeler le peuple au repentir. La sonnerie de trompette du premier Tichri marque le début des « jours graves » et le dernier avertissement avant que ne soit scellé le jugement de Dieu sur le monde le jour de Kippour. Ces dix jours procurent au peuple une dernière occasion de se repentir avant que débute, le mois suivant, la nouvelle saison agricole avec les labours et l’espérance des premières pluies.

Le premier Tichri est aussi appelé Jour du Jugement (Yom HaDîn). La tradition juive nous apprend qu’en ce jour, Dieu prend place sur son fauteuil de Juge et que tous les hommes comparaissent devant lui pour y être jugés. Trois grands livres sont alors ouverts et chaque homme est pesé dans la balance de la justice puis inscrit dans l’une des trois catégories : les justes, les impies et enfin ceux qui se situent entre les deux (T.b. Rosh HaChana 6b, 16b, 17a). Le premier Tichri évoquait donc la pensée de fin du monde et de jugement de Dieu. Philon signale le premier thème (de Spec. Leg. 2, 188) et le Pseudo-Philon, le second (AB, 13,6). Un fragment trouvé dans les grottes de Qumrân (1Q34 et 34 bis), qui propose une prière pour cette fête, fait mention de la pluie, de la création du monde et du jugement du juste et de l’impie, c’est-à-dire trois thèmes connus dans le contexte de Rosh HaChana1.

Le mot hébreu rôsh signifie « tête » ou « source » et est contenu dans le premier mot du récit de la création de la Genèse : bérèchit (au commencement). Le premier Tichri était, selon plusieurs, la date anniversaire de la création du monde (T.b. Rosh HaChana 11a). La tradition juive enseigne aussi qu’Adam fut créé ce jour-là (M. Sanhédrin 38b). Dans la Torah, le premier Tichri est appelé Yom Terouah (Jour de la Clameur – Nb 29.1). Or la sonnerie du cor, signal d’alarme et appel au repentir, était aussi associée à l’investiture d’un roi : Le sacrificateur Tsadoq prit la corne d’huile dans la Tente et donna l’onction à Salomon. On sonna du cor, et tout le peuple dit : Vive le roi Salomon ! (1 R 1.39). En sonnant du cor le premier Tichri, on proclamait bien haut la royauté de Dieu sur le monde. C’est dans ce contexte que le psaume 47. 6, 7 sollicite l’usage du cor :

Dieu monte parmi l’acclamation,
Yahvé, aux éclats du cor.
Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre Roi, sonnez !

(version Bible de Jérusalem)

Une tradition juive raconte comment Adam a pris conscience que son Créateur était le Roi de tout l’univers. Le sixième jour de la création, au moment où Adam a ouvert les yeux, il a considéré le monde merveilleux qui l’entourait et a pris conscience immédiatement que Dieu avait créé le monde, ainsi que lui-même. Et Adam s’est écrié : « L’Éternel est Roi à jamais ! » L’écho de sa voix a alors parcouru le monde au point que l’Éternel a déclaré : « Maintenant, le monde entier saura que je suis Roi ! » et il s’en réjouit. Ce fut le premier Rosh HaChana : jour anniversaire de l’homme et jour du couronnement du Roi des rois2.

Pour lire la suite