Revenons à notre péricope de Marc (8. 27 – 9.1) qui serait, d’après la distribution de Frinking, associée à la fête du premier Tichri. La section débute par une enquête d’opinion de Jésus :

Jésus s’en alla, avec ses disciples, dans les villages de Césarée de Philippe, et en chemin il leur posa cette question : Les gens, qui disent-ils que je suis ? Ils dirent : Jean-Baptiste ; d’autres, Élie ; d’autres, l’un des prophètes. Mais vous, leur demanda-t-il, qui dites-vous que je suis ? Pierre lui répondit : Tu es le Christ. Jésus leur recommanda sévèrement de ne dire à personne ce qui le concernait (Mc 8.27-30).

Il y a 12 mois dans l’année et 12 tribus en Israël. Chaque mois de l’année juive a sa tribu représentative3. Le mois de Tichri est le mois de la tribu de Dan. Cela a une signification symbolique, car au moment où Dan est né de Bilhah, Rachel a dit : « Dieu m’a rendu justice (dannani), il a aussi entendu ma voix et m’a donné un fils » (Gn 30.6). Dan et dîn (comme dans Yom HaDîn) sont tous deux dérivés de la même racine, symbolisant que le mois de Tichri est le temps du jugement divin et du pardon. Or il se trouve que dans notre évangile, dans la péricope que Frinking localise dans le calendrier d’Israël la première semaine de Tichri, Jésus se rend précisément dans les alentours de Césarée de Philippe, une région où s’était établie la tribu de Dan4. L’arrivée de Jésus dans ce territoire évoque alors le jugement et nous rattache à Tichri, le mois de la tribu de Dan. Près de Césarée de Philippe, une jolie localité au pied de l’Hermon, se trouve la source (rôsh) principale du Jourdain. Quand on sait l’importance attribuée à une source d’eau dans tout le Moyen-Orient, et a fortiori, la source du Jourdain, artère principale de la Terre sainte, on ne risque pas de se tromper beaucoup en affirmant que cette localisation n’est pas fortuite. Nous avons mentionné qu’à Rosh HaChana, on soulignait l’anniversaire de la création du monde et du premier homme, Adam. Dans la description du paradis, au second chapitre de la Genèse, il est fait mention d’un « fleuve qui sortait d’Éden pour arroser le jardin, et de là il se divisait pour former quatre bras » (rôshim, Gn 2.10). Certains se sont donné bien du mal pour identifier ces cours d’eau, espérant ainsi localiser le paradis. Mais on peut penser que ce torrent primordial, qui se séparait en quatre fleuves, passait pour être la source des principaux cours d’eau du monde antique5. En se rendant tout près des sources du Jourdain, ne peut-on en déduire que Jésus se rend alors – symboliquement – au lieu de la création d’Adam dont l’anniversaire était célébré en Tichri ?

En l’admettant, la suite du récit de Marc prend une dimension toute spéciale. Jésus interroge ses disciples sur les opinions qui courent à son sujet. Mais aucune d’elles n’est à la mesure du mystère qu’il représente. Il interroge alors ses disciples, comme l’Éternel aux jours de la Création qui attendait que surgisse de la bouche d’Adam, et de nul autre, l’hommage à sa majesté. Et c’est Pierre qui est cet « Adam » au moment où il s’exclame : « Tu es le Messie ! » Aucun roi, en effet, ne peut s’exalter lui-même. C’est l’acclamation de ses sujets qui fait la gloire d’un roi. Aussi Jésus est-il exalté dans la profession de foi du croyant, celle qui emporte l’adhésion du cœur. Mais tout à l’opposé du midrach, qui fait état du retentissement de la louange d’Adam de par le monde et du contentement de Dieu, Jésus consigne ses disciples au silence. Ce ne sera que dans la proclamation du Messie en croix et de sa résurrection que la majesté de Jésus pourra retentir sur toute la terre :

Il commença alors à leur apprendre qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu’il soit mis à mort et qu’il ressuscite trois jours après. Il disait ces paroles ouvertement.

Le Talmud mentionne qu’à Rosh HaChana, les Juifs commémoraient la naissance d’Isaac (Gn 21. 1-7), celle de Samuel (1 Sam 1) et le sacrifice d’Isaac (Gn 22). La Tosefta Meguila (4,6) signale les deux lectures ; de même, T.b. Meguila (31a) réserve la première lecture pour le premier jour de la fête et la seconde pour le jour suivant. Mais C. Perrot fait remarquer que ces lectures dans le contexte du premier Tichri n’auraient pas été acceptées partout. Elles étaient inconnues en Palestine et n’auraient été acceptées qu’en Babylonie6, et rien ne nous assure qu’elles étaient connues avant la ruine du Temple. Quels liens ce mémorial pouvait-il entretenir avec Rosh HaChana ? Le Lévitique (Lv 23.24) donne au premier Tichri le nom de Zikkerôn Terouah (clameur du Rappel). Le jour est donc reconnu comme Yom HaZikkerôn. En ce jour grave, alors que la Cour céleste s’assemble pour juger tout homme, le son du cor retentit, rappelant Israël à la mémoire de Dieu et implorant sa miséricorde. Ce jour-là, Dieu se souvient d’Israël, comme il s’est souvenu de Sara et d’Anne en leur donnant un enfant (Gn 21. 1 ; 1 Sm 1.19). Si la sonnerie du cor faisait appel à la clémence du Juge de toute la terre, elle pouvait également s’entendre comme un vibrant plaidoyer en faveur d’Israël, invoquant les mérites d’Abraham (cf. Genèse Rabba LVI, 9,10). Dans ce contexte, le rappel du sacrifice d’Isaac, acte suprême d’obéissance et de foi, agréé par Dieu et constitutif d’Israël (Gn 22. 15-18), avait un poids considérable7. C’est la leçon que propose l’auteur du Livre des Jubilés dans sa relecture de Genèse 22. Selon lui, le Prince Mastéma s’est présenté devant Dieu, afin de mettre en accusation Abraham au sujet de l’amour filial qu’il portait à Isaac, amour qui devait l’emporter sur sa loyauté envers Dieu (Jub. XVII, 15 et suiv.). Mais par suite de l’obéissance d’Abraham à son Seigneur, le Prince Mastéma est confondu et Israël hérite des promesses. Je reviendrai plus loin sur le thème de « Satan accusateur » bien connu dans le contexte de Tichri8.

Banias - Les sources du Jourdain

Mais ce thème et cette lecture dans le contexte de Tichri étaient-ils connus au temps des apôtres ? Je suis enclins à croire que oui. Le mémorial du sacrifice d’Isaac dans le contexte de Rosh HaChana pourrait trouver un appui dans l’Évangile de Matthieu. Dans le texte parallèle de Matthieu, l’évangéliste incorpore, aussitôt après la confession de Pierre, le célèbre paragraphe sur l’investiture de Pierre où Jésus lui dit :

Tu es heureux, Simon, fils de Jonas; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : Ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux (Mt 16. 17-19).

Ce qui doit nous intéresser a priori dans cette péricope, ce sont les liens qu’elle peut entretenir avec Rosh HaChana. J’ai mis en italique les mots qui me paraissent en étroite relation avec les thèmes développés autour de la fête du premier Tichri. Philon rattache à ce jour le souvenir du don de la Loi. On aura pris note du retentissement du shofar lors de la révélation de la Loi en Exode chapitre 19, versets 16 et 19. D’après la M. et T.j. Rosh HaChana 4, 4 (T.b. 16a et 30b) le psaume 81 était chanté au Temple par les Lévites ; or ce psaume rappelle le don de la Loi au Sinaï (5, 8, 10)9. La tradition juive affirme que c’est à Rosh HaChana que Moïse a reçu de Dieu la révélation de la Loi nouvelle (Ex 34.28) en remplacement de la première Loi brisée par le peuple d’Israël dans l’affaire du veau d’or. Au Yom Kippour, il est redescendu de la sainte montagne avec le pardon de Dieu et la Loi nouvelle (Ex 34.29), et il s’est appliqué aussitôt à enseigner oralement cette Loi à tout le peuple (Ex 34. 31-35). Il paraît donc raisonnable d’interpréter le pouvoir des clefs dans le sens d’une autorité et d’un pouvoir pour interpréter correctement les Écritures et en déduire la halakka (règle de conduite) pour la communauté en alliance (comme plusieurs l’ont proposé). Le thème des portes est aussi typique du mois de Tichri (Ps 118. 19, 20 ; Es 26.2). Dans le livre de l’Apocalypse, l’ouverture des portes de l’Hadès et des portes du ciel est également reliée aux idiomes propres à Rosh HaChana (cf. Ap 4. 1, 2 ; 20. 11-15).

Toutefois, ce qui retiendra notre attention, c’est la parole d’investiture de Jésus : Et moi je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, comportant le fameux jeu de mots Pétros-pétra, qui ne serait possible, dit-on, qu’en grec. En 1921, K.G. Gœtz proposa comme arrière-plan à ce texte un midrach provenant de Yalkut Shim’oni, Nb 23.9, qui définit Abraham comme pétra. Le commentateur raconte le dilemme devant lequel Dieu s’est trouvé au moment où il voulut créer le monde. La création du monde, nous l’avons vu, est un thème privilégié à Rosh HaChana. Dieu est comparé à un roi qui voulait réaliser une construction et qui se mit à la recherche d’un fondement solide. Après une prospection infructueuse, il tombe enfin sur le rocher (pétra) et « il dit : C’est ici que je veux construire. Il pose les fondations et construisit. Ainsi Dieu chercha à créer le monde. Il s’assit et pensa à la génération d’Énosch et à la génération du déluge et se dit : Comment puis-je construire le monde puisque ces méchants sont là et m’agacent. Mais lorsqu’il regarda vers Abraham qui devait surgir un jour, il dit : “Voyez, j’ai trouvé une pierre (pétra) sur laquelle je bâtirai le monde.” Il appela Abraham “rocher”, comme il est écrit dans Ésaïe 51.110 ».

On voit comment ce midrach s’inscrit bien dans le contexte de Rosh HaChana. Ses rapports avec l’investiture de Pierre sont des plus significatifs : comme le sacrifice d’Isaac, acte suprême de foi et d’obéissance, est constitutif de la communauté d’Israël, de la même manière la confession de Pierre est constitutive de l’Église, la communauté de foi au Messie. En s’appuyant sur cette connection, on peut croire que le thème du sacrifice d’Isaac à Rosh HaChana était connu au premier siècle, à tout le moins dans la communauté de Matthieu.

Revenons à notre péricope de Marc (8.27 – 9.1). À la suite de la confession de Pierre, Jésus commence à enseigner ses disciples sur le sort qui lui est réservé et qui doit le conduire à la mort, puis, au bout de trois jours, à la résurrection. En admettant une lecture de Genèse 22 (Isaac sacrifié) à Rosh HaChana, on ne pouvait pas manquer de faire le rapprochement entre les deux textes. Le récit de Marc enchaîne alors avec les reproches de Pierre :

Et Pierre le prit à part et se mit à lui faire des reproches. Mais Jésus se retourna, regarda ses disciples, fit des reproches à Pierre et lui dit: Arrière de moi, Satan, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes (Mc 8. 32, 33).

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