L'ÉVANGILE DANS LE CALENDRIER
Marc révélé par la liturgie juive (2020)

V. L’écho des Pères

Revenons à notre question de départ : l’Évangile de Marc doit-il être considéré comme une œuvre littéraire (un livre manuscrit) ou comme une tradition orale (un texte mémorisé) ? L’auteur avait-il l’intention de publier un manuscrit pour doter sa communauté d’un lectionnaire, comme le voulait la pratique de la Synagogue ? C’est le point de vue des tenants de la théorie du lectionnaire, les Levertoff, Finch, Carrington et Goulder. Mais s’il est vrai que cet évangile a été conçu comme un lectionnaire, on se demande bien ce qui pourrait justifier la formidable régularité observée par Frinking dans la distribution du texte de Marc et qui lui a permis d’aligner les fêtes du calendrier avec leurs textes jumeaux. Si le texte de Marc était un nouveau « rouleau de la Torah » destiné à la lecture publique, pourquoi les péricopes ne seraient-elles pas de longueurs variables ? Pourquoi l’auteur aurait-il cherché à synchroniser son texte avec le calendrier des fêtes d’Israël ? Par contre, si nous optons pour une tradition orale conçue pour être mémorisée jour après jour tout au long de l’année, alors la régularité de la distribution trouve sa justification, et les liens liturgiques avec les fêtes sont d’autant plus pertinents. Mais si cet évangile devait être considéré comme un « livre oral », alors il faudrait envisager très sérieusement la possibilité que cette tradition ait vécu sous cette forme bien avant son édition manuscrite, comme ce fut le cas de plusieurs traditions manuscrites juives, Bible incluse.

Que savons-nous de l’origine de cet évangile ? Les traditions reçues des Pères de l’Église nous permettent-elles d’entrevoir, en amont de la tradition manuscrite de Marc, une période de transmission orale ? Il ne s’agit pas de procéder à un examen critique de ces traditions et de se prononcer sur la valeur de chacune d’elles (ce qui a été fait cent fois). Il s’agit de découvrir ce que ces traditions peuvent encore nous apprendre au sujet de la pratique de l’oralité dans l’Église primitive, et cela en rapport avec l’origine de l’Évangile de Marc. Nous disposons pour cet évangile d’un plus grand nombre de traditions relatives au contexte de sa composition que les autres. En raison de son manque de notoriété il a réclamé plus d’attention des Pères de l’Église. La plus ancienne de ces traditions est un fragment de Papias, évêque d’Hiérapolis, préservé dans l’Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe. Irénée décrit Papias comme un « auditeur de Jean et compagnon de Polycarpe, un homme de l’époque primitive ». Eusèbe (HE, III, 39, 15) cite Papias en ces termes :

Et voici ce que disait le Presbyte : Marc, qui était l’interprète de Pierre, a écrit avec exactitude, mais pourtant sans ordre, tout ce dont il se souvenait de ce qui avait été dit et fait par le Seigneur. Car il n’avait pas entendu ni accompagné le Seigneur, mais plus tard, comme je l’ai dit, il a accompagné Pierre. Celui-ci donnait son enseignement selon les besoins et sans faire une synthèse des oracles du Seigneur. De la sorte, Marc n’a pas commis d’erreur en écrivant comme il se souvenait ; il n’a eu en effet qu’un seul dessein, celui de ne rien laisser de côté de ce qu’il avait et de ne tromper en rien dans ce qu’il rapportait1.

Ce premier témoignage est riche d’informations sur le caractère de l’Évangile de Marc. L’évangéliste Marc y est présenté comme l’interprète (hermêneutês) de Pierre. Ce mot a été diversement interprété. Pour certains, il indiquerait que Marc a assisté Pierre en traduisant sa prédication de l’araméen au grec quand il s’adressait aux communautés de la Diaspora. Nous pouvons penser à une traduction simultanée et libre à l’exemple des targoumim araméens du texte hébreu de la Bible. D’autres ont vu dans ce mot une allusion au travail de catéchète de Marc; en tant que dépositaire de la tradition de Pierre, il était en mesure de la transmettre et de l’expliquer. Ces deux propositions ne sont pas contradictoires. Marc pouvait très bien être à la fois le catéchète de Pierre et son traducteur, car rien ne nous assure que Pierre maîtrisait le grec. Ce qui importe par-dessus tout dans cette tradition, c’est l’étroite association qui est faite de Marc et de Pierre. Marc n’est pas présenté comme le témoin direct de la vie du Seigneur, mais son évangile représente l’enseignement donné par Pierre, reconstitué à partir des souvenirs qu’il en avait. Son évangile est en quelque sorte la copie conforme de l’enseignement du grand apôtre, si conforme qu’elle en a reproduit le défaut, c’est-à-dire son manque d’ordre. Ce détail est d’un grand intérêt. Papias reproduit l’opinion qu’il a reçu de Jean l’Ancien et des gens de sa génération. Ce serait dans la prédication de Pierre qu’il faudrait chercher l’explication de l’apparent désordre de l’œuvre de Marc. C’est dire que dans l’esprit des chrétiens de cette époque, on tenait pour assuré qu’un évangile était la copie conforme d’une tradition orale, de telle sorte que même l’ordre (ou le défaut d’ordre) de cette tradition devait s’y reproduire. Ce détail tranche violemment avec l’opinion actuelle qui se plaît à présenter les évangélistes comme des éditeurs, jouant allégrement avec l’ordre des matériaux traditionnels qui leur servaient de base. Nous examinerons plus loin ce qu’il faut voir derrière cette question d’ordre et de désordre, et quelles pourraient être les implications de l’apparent désordre de Marc. Retenons pour l’instant ceci : l’Évangile de Marc est tenu par ces premiers témoins pour la copie conforme de l’enseignement oral de Pierre. L’évangéliste apparaît comme le compilateur de cette tradition plutôt que le créateur d’une œuvre originale.

Eusèbe cite également cette autre tradition attribuée à Clément d’Alexandrie :

Pierre ayant prêché la doctrine publiquement à Rome et ayant exposé l’Évangile par l’Esprit, ses auditeurs qui étaient nombreux, exhortèrent Marc, en tant qu’il l’avait accompagné depuis longtemps et qu’il se souvenait de ses paroles, à transcrire ce qu’il avait dit : il le fit et transcrivit l’Évangile à ceux qui le lui avaient demandé : ce que Pierre ayant appris, il ne fit rien par ses conseils pour l’empêcher ou pour l’y pousser (Eusèbe HE, VI, 14, 6).

Relevons quatre traits dans cette tradition susceptibles d’éclairer notre propos. Le premier est le lien direct qui est encore affirmé entre la prédication et l’évangile écrit. L’évangile écrit est présenté comme le témoin de l’Évangile prêché. Le second trait est le fait que c’est la mémoire du rédacteur qui est à la source de son œuvre manuscrite. Cette indication se trouvait déjà dans le fragment de Papias quand il disait que Marc avait tout écrit « comme il se souvenait ». Ce détail pourrait laisser entendre que l’évangile a été rédigé, soit à partir d’une expérience auditive maintes fois répétée des homélies pétriniennes et dont le témoin gardait un souvenir d’ensemble, soit à partir d’un texte oral qu’il avait mémorisé et qu’il pouvait donc retrouver à volonté. Le troisième trait est à l’effet que Pierre est toujours tenu pour vivant au moment de la rédaction de l’évangile bien qu’absent de la capitale romaine. Enfin, c’est sur la demande des auditeurs romains que l’évangile est rédigé, ce qui laisse supposer que cette rédaction n’était pas dans l’intention de Marc. Et la réaction de Pierre est plutôt réservée : il demeure en retrait et ne prend pas position sur cette écriture de sa doctrine. Ce détail est étonnant quand on sait l’importance accordée au cautionnement apostolique dans l’Église ancienne.

La troisième tradition que nous citons est aussi d’Eusèbe. Dans un compte rendu plus descriptif du contexte rédactionnel, il présente cette fois une réaction plus enthousiaste de Pierre :  

L’éclat de la piété brilla tellement dans les esprits des auditeurs de Pierre qu’ils ne tinrent pas pour suffisant de l’avoir entendu une fois pour toutes, ni d’avoir reçu l’enseignement oral du message divin, mais que, par toutes sortes d’instances, ils supplièrent Marc, dont l’évangile nous est parvenu et qui était le compagnon de Pierre, de nous laisser un monument écrit de l’enseignement qui leur avait été transmis oralement : ils ne cessèrent pas leurs demandes avant d’avoir contraint Marc et ainsi ils furent la cause de la mise par écrit de l’évangile appelé « selon Marc ». L’apôtre, dit-on, connut le fait par une révélation de l’Esprit; il se réjouit du désir de ces hommes et il confirma le livre pour la lecture dans les assemblées (Eusèbe HE, II, 15, 1 et suiv.).    

Ici encore, adonnons-nous à la cueillette des données. Notons d’abord le bon accueil que l’apôtre réserve à l’initiative d’écrire son évangile. Toutefois l’apôtre est au loin, et à défaut d’en être informé de vive voix, c’est l’Esprit qui doit le lui révéler. Le but de cette indication est sans équivoque : il s’agit de confirmer le livre « pour la lecture dans les assemblées ». Ensuite, cette tradition fait dépendre la rédaction de l’évangile des demandes répétées et persistantes des chrétiens, au point de contraindre l’évangéliste à écrire. Non seulement cette rédaction n’était pas dans l’intention de Marc, comme l’atteste la tradition précédente, mais cette fois il paraît y résister. Il est aussi clairement affirmé que l’évangile avait été communiqué premièrement à ces chrétiens par transmission orale. L’enseignement oral est nettement distingué de la prédication (dont elle dépend pourtant). Cette nuance est importante, car elle indique clairement que la transmission orale était pratiquée dans l’Église primitive, y compris à Rome. C’est donc dire que la mémorisation de la tradition de Marc peut avoir été pratiquée un certain temps avant que cette tradition ne soit reproduite sur parchemin. Il faut aussi souligner que pour ce témoin, l’Évangile de Marc constitue « un monument écrit de l’enseignement transmis oralement ». La relation entre écriture et oralité est beaucoup plus explicite. Notre Évangile de Marc ne serait qu’un relevé du cycle d’enseignement oral pétrinien. Enfin, la mention des lectures du livre dans les assemblées témoigne de la nouvelle vocation de l’évangile ; désormais, on le lira et on le commentera lors des offices, comme il est d’usage de lire la Loi dans les synagogues les jours de sabbat. Il est évident que cette dernière affirmation vise à cautionner l’usage de l’Évangile de Marc pour les besoins de la liturgie dominicale.

Citons encore une tradition de Clément d’Alexandrie dans un commentaire de 1 Pierre 5.13 : 

Marc le disciple de Pierre, tandis que Pierre prêchait publiquement l’Évangile à Rome en présence de certains des chevaliers de César et faisait valoir de nombreux témoignages concernant le Christ, une fois prié par eux de les mettre en mesure de garder en mémoire les choses qui étaient dites, écrivit, à partir de ce que Pierre disait, l’Évangile appelé selon Marc (Clément Adumbr., sur 1 Pierre 5.13).

Ici encore, c’est sur la demande des chrétiens de Rome que l’évangile est rédigé, et cette fois c’est pour leur permettre de « garder en mémoire » les choses dites. Notons que l’évangile est d’abord « dit » et que le livre ne vient qu’ensuite pour soutenir la mémoire des chrétiens.

Que faut-il penser de ces traditions ? Nombreux sont ceux qui les ont passées au crible d’une critique savante pour ne leur attribuer, en définitive, qu’une valeur relative. L’exercice ne vise trop souvent qu’à écarter une opinion patristique qui s’accorde mal avec la thèse défendue par l’auteur. Ce septicisme à l’endroit de l’opinion des Pères me paraît excessif. Sans prétendre que ces traditions soient exemptes d’erreurs, il convient de les regarder comme les témoins privilégiés du christianisme primitif. Elles nous mettent en contact avec l’environnement socioculturel des premieres générations chrétiennes. Or la primauté de la tradition orale sur la tradition écrite est l’un des traits essentiels de ces premières générations.


Pour lire la suite