Chez les Juifs, disions-nous, la tradition religieuse était véhiculée sous deux formes ou deux supports : la tradition écrite et la tradition orale. La tradition écrite devait s’enseigner à partir du texte écrit de la Bible, même si celui-ci était généralement donné à mémoriser. La tradition orale, par contre, ne disposait d’aucun support autre que celui de la mémoire. C’était un axiome qu’une tradition orale devait se transmettre uniquement oralement. Divers facteurs peuvent expliquer un tel attachement à la pédagogie orale : a) l’attachement à la tradition des Pères, qui impliquait tout autant un attachement à leurs méthodes de pédagogie ; b) les doutes qu’on pouvait ressentir, dans une civilisation orale, sur l’habileté des lettres et des mots écrits à reproduire la plénitude de la vie, la puissance et le sens de la parole dite ; et c) l’appréhension à publier des textes « ésotériques » qui, pour diverses raisons, étaient réservés à un groupe limité2. C’est l’argument soulevé par les rabbis amoraim à l’encontre de l’écriture des textes, à savoir que la Torah orale étant le « secret » d’Israël, Dieu désirait la révéler seulement aux justes3. Il est vrai que la pédagogie orale établit un étroit rapport entre le maître et son élève, si bien que le maître pouvait évaluer la qualité de celui-ci de manière à ne pas « donner de perles aux pourceaux ». La règle proscrivant la mise par écrit d’une tradition n’est pas citée explicitement avant la période talmudique (T.b. Guit. 60b (b. Tem. 14b), mais sa pratique semble avoir été établie avant le premier siècle de notre ère. Les rabbins en attribuent la paternité à Gamaliel l’Ancien (T.b. Chab. 115a (bar.), et elle a pu jouer un rôle significatif dans l’opposition entre Sadducéens et Pharisiens4. Les Juifs, en particulier les Pharisiens, ont donc tenu à maintenir une claire distinction entre la tradition écrite et la tradition orale. C’est à cette conclusion qu’est parvenu Gerhardsson :

Suivant la tradition rabbinique, le mouvement pharisien et rabbinique du judaïsme a maintenu la distinction entre la Torah écrite et la Torah orale, et il a soutenu cette thèse de principe que la Torah orale doit être transmise oralement, non sous la forme de livres écrits. [Et il ajoute :] Je suis toujours d’avis que, dès l’époque du Nouveau Testament, les Pharisiens et les docteurs de la Loi faisaient la distinction entre la Torah écrite et la Torah orale et qu’ils ne reconnaissaient pas de livre officiel ayant pour contenu la Torah orale5.

Il était alors hors de propos pour ces Juifs de mettre par écrit leurs traditions orales. Ce ne fut pas sans hésitations et protestations que la Michna a été mise par écrit, vers la fin du second siècle de notre ère. Ne peut-on relier cette réserve – typiquement juive – à l’attitude de Marc telle que rapportée dans la tradition patristique ? Car si l’évangile était considéré comme une tradition orale juive devant se transmettre de maître à élève, un Juif aurait certainement résisté à l’idée de le mettre par écrit. En mettant par écrit cette tradition, en la transformant en rouleau, on contribuait à la chosifier, et on s’éloignait du même coup d’une forme de pédagogie profondément inscrite dans l’histoire d’Israël6.

Après examen des traditions patristiques sur les origines de l’Évangile de Marc, nous devons admettre que toutes, sans exception, laissent entrevoir pour cet évangile une période primitive de transmission orale. C’est de cette manière qu’il était communiqué aux croyants avant que l’évangéliste ne le transcrive sur parchemin, et cela en suivant l’ordre dans lequel il avait été dispensé. C’est dire qu’une tradition orale se transmettait en suivant un programme fixe. La découverte d’une même succession de péricopes dans les évangiles synoptiques, comme en Matthieu et en Luc, ne nous permet donc pas de conclure à l’existence d’un « document » primitif commun. Et si nos évangiles ont bel et bien été conçus et communiqués comme des traditions orales juives, nous pouvons croire que leurs artisans ne se sont pas empressés de les mettre par écrit. Peut-être y ont-ils résisté assez longtemps. Dans cette optique, une datation tardive, qui reporte l’édition manuscrite de Matthieu et de Jean vers la fin du premier siècle, pourrait être un bon repère. Cependant le problème posé par les dates de leur création demeure entier.

Notes de chapitre :

1.  Les traductions des pères de l'Église sont de J.B. LIGHTFOOT. J’ai suivi la traduction qu’en a fait Marie de Mérode pour l’édition française de l’ouvrage de Robinson, Redating the New Testament.

2. Birger GERHARDSSON, Memory & Manuscript, Eerdmans, 1998, p. 157.

3. Op. cit., p. 158.

4. Op. cit., p. 159.

5. Birger GERHARDSSON, Préhistoire des Évangiles, Cerf, Paris, 1978, p. 28 et 30.

6.  On trouve des traces de cette mentalité dans les Pseudo-Clémentines, introduites par une lettre que Pierre a adressé à Jacques, le chef de l’Église de Jérusalem, en lui faisant parvenir les « livres de ses prédications ». Ce texte provient de la fin du IIIe siècle, mais il pourrait dépendre d’un texte plus ancien d’origine syrienne. Dans sa lettre, Pierre prie Jacques de prendre toutes les précautions pour que ses livres ne soient pas falsifiés : Jacques ne devra divulguer le contenu des livres ni aux païens ni au Juifs avant que leur foi ait été éprouvée « pour que la vérité ne soit pas divisée en une multitude d’opinions ». Il faut plutôt prendre exemple sur Moïse qui transmit la Loi (orale) aux soixante-dix sages (I, 2) avec l’heureux résultat que les Hébreux du monde entier gardent la même règle sur l’unité de Dieu et la manière de vivre, malgré les « discordances des Écritures » et les « paroles à plusieurs sens des prophètes » (I, 3, 4).


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