L'ÉVANGILE DANS LE CALENDRIER
Marc révélé par la liturgie juive (2020)

VI. Un inquiétant synchronisme

Dans le chapitre précédent, nous avons pu constater que la tradition patristique sur l’origine de l’Évangile de Marc suggère que cet évangile a été transmis oralement avant d’être mis par écrit. Marc aurait écrit son évangile à la demande pressante des chrétiens de Rome qui voulaient disposer d’un témoignage écrit de l’enseignement qu’ils avaient reçu oralement. Un témoignage fidèle au point qu’il en aurait reproduit l’ordre, sinon le désordre. C’est dire que la tradition orale se présentait comme un ensemble organisé selon un ordre précis. En conséquence, notre Évangile de Marc a dû conserver l’empreinte de la pédagogie orale, une pédagogie répartie sur les jours du calendrier.

Dans ce chapitre, nous nous arrêterons un instant pour apprécier le synchronisme entre le calendrier et la structure de Marc. Pour permettre au lecteur d’apprécier ce synchronisme, j’ai réalisé un calendrier circulaire divisé en douze mois autour desquels j’ai pris soin de situer les fêtes et les jours spéciaux (fig. 4). Du lendemain de la Pâque jusqu’à la veille de la Pâque suivante, j’ai fait une distribution régulière des 673 versets de l’évangile, sans tenir compte cette fois du découpage de Delorme que Frinking a retenu. Les alignements proposés par l’auteur ont été identifiés sur le graphique par les lettres A à L, alors que les chiffres 1 à 16 marquent le début des chapitres de Marc. Voici les résultats obtenus :

A. Début de l’annonce avec l’avènement du Baptiste (1.1)
B. Baptême de Jésus dans le Jourdain (1.9)
C. Jésus à table avec des publicains et des pécheurs. Il donne la réplique à ses contradicteurs : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades... (2.17)
D. Jésus gravit la montagne et nomme les douze (3.13)
E. Début des enseignements en paraboles : Si un royaume est divisé contre lui-même... (3.24)
F. Confession de Pierre : Tu es le Messie ! (8.29)
G. Transfiguration de Jésus (9.2)
H. Guérison du fils à l’esprit muet, requête du père (9.17)
I. Controverse sur l’impôt remis à César (12.14)
J. Jésus annonce la ruine du Temple (13.2)
K. Jésus revêtu de pourpre et couronné d’épines (15.17)
L. Finale courte (16.8)

À l’examen du graphique, on se rendra vite à l’évidence que le synchronisme que Frinking a observé entre ces épisodes de l’évangile et le calendrier des fêtes d’Israël dépend d’une distribution régulière du texte sur toute l’année. Nous pouvons donc figurer que l’apprentissage de l’évangile était réglé au rythme des jours, avec une mesure semblable pour chaque jour. Une ration quotidienne devait représenter l’équivalent de deux versets à mémoriser – ce qui est plutôt modéré pour des gens entraînés à cette discipline. Si une telle méthode était pratique courante dans l’antiquité, nous pourrions y voir un des secrets de la fabuleuse capacité de mémoire des Anciens : le temps. Accordez à la mémoire le temps nécessaire et elle pourra enregistrer et maîtriser une grande quantité de textes traditionnels sans en laisser échapper un iota.

Il faut tout de même signaler quelques alignements qui sont moins précis. La réplique de Jésus à ses contradicteurs (C) accuse un léger retard par rapport à la seconde Pâque (Péssah Shéni) ; il en va de même du début de l’enseignement en paraboles (E) par rapport à la Pentecôte (Chavouôt). Mais une Pentecôte le 6 Sivân n’était pas le fait tous les Juifs ; c’était la norme pharisienne. Les Sadducéens pouvaient célébrer la fête quelques jours plus tard, toujours un dimanche, alors que chez les Esséniens, elle se célébrait aussi tard que le 15 Sivân. J’aurai l’occasion de revenir sur la controverse entourant la date de la Pentecôte quand je traiterai du calendrier. Pour le moment, retenons qu’en raison des variantes coutumières, cette fête ne peut servir de repère sûr.

Quant au récit où Jésus fait table commune avec des pécheurs, il commence en 2.14 avec la vocation de Lévi, ce qui représente deux jours d’apprentissage avant la réplique de Jésus en 2.17. L’écart est donc moins grand qu’il ne paraît. Tous les autres passages sont alignés avec précision ; dans le cas du jeûne du 10 Tébeth, le synchronisme est parfait.

Fig. 4 – Distribution régulière des versets à partir du 16 Nisân

Pour mieux apprécier la thèse de Frinking et à titre de discipline spirituelle, j’ai décidé de m’engager sur la voie de la mémorisation de tout l’Évangile de Marc en un an. Tout simplement parce que le meilleur moyen de s’assurer de la valeur d’une discipline est d’en faire soi-même l’expérience. J’ai lu quelque part qu’il n’était pas concevable que les catéchumènes aient mémorisé tout un évangile. Ce serait trop long. J’ai donc voulu le vérifier par l’expérience, en me disant que si la chose était possible pour moi, qui ai toujours fait preuve d’une piètre mémoire, elle le serait pour la plupart des gens. Mais j’avais une autre motivation : me donner l’occasion de prendre contact avec le texte d’un évangile autrement qu’en le lisant et le scrutant pour le comprendre et être en mesure d’en parler. Ce que j’ai fait mille fois et qui m’est devenu tout naturel. Je voulais me mettre à l’écoute du texte avec la bouche et le cœur, en faisant silence de mes propres pensées. Visiter la terra incognita de l’Évangile clamé ou chanté (clamé en ce qui me concerne), juste pour voir et commencer à comprendre. L’apôtre Paul rappelait aux Corinthiens qu’il est un savoir qui rend orgueilleux et un amour qui construit : « Si quelqu’un pense connaître quelque chose, il n’a pas encore connu comme il convient de connaître. » (1Co 8.2) La vraie connaissance serait pratique de l’amour. Or comment comprendrais-je une proclamation que je n’ai pas d’abord embrassée et aimée ? Ne serait-ce pas la voie la plus sûre ? Mais aussi la plus négligée ?

J’ai donc entrepris de mémoriser tout l’Évangile de Marc. Ma première tâche était de préparer le programme. Comme je l’ai dit, on ne commence pas ses leçons aussitôt qu’on s’est décidé à apprendre. Il me fallait un guide (en suppléance à un maître-transmetteur) offrant une distribution de tous les versets de Marc sur le calendrier. J’ai appris, plus tard, qu’un tel guide existait : il a été réalisé par Bernard Frinking et s’intitule L’Annonce heureuse sur la bouche de Markos (Association Qehilla, 1998). Chaque page présente le texte du jour, avec ses références calendaires. Un travail magnifique ! Mais n’en sachant rien, je me suis mis au travail. Pour avoir une vue d’ensemble du parcours, je me suis tracé un large calendrier circulaire avec ses douze mois lunaires. Cet outil graphique me serait d’une grand secours à chacune des étapes de ma recherche. J’ai ensuite procédé au découpage de tout l’évangile en petites unités d’une moyenne de deux versets chacune. Ma première surprise fut la grande facilité avec laquelle j’ai pu effectuer le découpage. La plupart du temps, les unités de deux versets correspondent effectivement à des sous-unités logiques dans le récit, de sorte que le fractionnement du texte en rations journalières ne rompt pas inopinément le rythme narratif. Le phénomène est tellement généralisé que je pouvais pressentir que cette mesure avait joué un rôle dans l’articulation du texte. Après avoir ainsi ponctué tout le récit, je l’ai distribué sur mon calendrier de façon régulière et en tenant compte, cette fois, de la structure proposée par Jean Delorme. J’ai pris soin de numéroter chacune des rations journalières de manière à pouvoir repérer du premier coup d’œil tel ou tel passage de Marc dans le déroulement du temps. Au terme de cette répartition, j’avais en main un calendrier semblable à celui qu’avait réalisé Frinking.

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