Quelque temps après, je me suis inscrit à un cours sur le Pentateuque. Le cours se donnait à Montréal par un professeur de Sherbrooke. J’ai donc pu joindre l’utile à l’agréable et voyager avec lui. Voyant mon intérêt pour les fêtes et le calendrier d’Israël, mon professeur a eu le beau geste de m’alimenter en documentation. Il a rassemblé un certain nombre de copies d’articles sur les anciens calendriers ainsi que des documents glanés sur l’internet qui traitaient des principes de calcul du présent calendrier juif. Je dois préciser qu’à ce stade, je commençais tout juste à m’initier au calendrier sacré. Parmi la documentation, se trouvait le programme annuel des lectures de la Torah et des Prophètes qui est pratiqué aujourd’hui dans la plupart des synagogues juives. Le programme permet à chaque communauté de parcourir tout le Pentateuque chaque année. Les cinq livres de Moïse sont divisés en 54 péricopes ou parashiyôt (sing.: parasha). Chacune de ces péricopes est identifiée par un mot-repère marquant le début de la lecture : Bérèchit (Gn 1.1), Noah (Gn 6.9), Lèkh Lèkha (Gn 12.1) et ainsi de suite. Le cycle de lecture commence avec la parasha Bérèchit le premier sabbat suivant la fête de Soukkôt et se termine à Simhat Torah, le 23 Tichri de l’année suivante. La lecture de la Torah est suivie d’un texte des Prophètes qui présente des similitudes thématiques avec la parasha. Cette dernière lecture est appelée « conclusion » ou haftarah (plur.: haftarôt). Ce programme de lecture est vraisemblablement très ancien, et la coutume de lire des portions de la Loi et des Prophètes les jours de sabbat était pratique courante à l’époque du Nouveau Testament (Luc 4. 16, 17 ; Ac 13.15 ; 15.21). D’après Actes 15.21, la coutume était observée depuis fort longtemps.

Par simple curiosité, j’ai voulu vérifier si le cycle de Marc sur le calendrier pouvait avoir été marqué par les lectures sabbatiques. Comme je disposais d’un calendrier circulaire autour duquel se déployait tout le texte de Marc, il m’était facile de localiser les versets correspondants à la quatrième semaine de Tichri, là où la lecture du Pentateuque devait entamer un nouveau cycle. En quelques secondes, le passage était identifié, c’était Marc 9. 35-37, un enseignement adressé aux disciples à la suite d’une discussion au sujet du « rang » de chacun :

Alors il s’assit, appela les douze et leur dit : Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. Et il prit un petit enfant, le plaça au milieu d’eux, et après l’avoir embrassé, il leur dit : Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants...

La péricope est aussitôt suivie des enseignements sur la tolérance (Mc 9. 38-41) et des occasions de chute (v. 42 et suiv.). La réponse à ma question semblait évidente : rien ne me permettait d’établir (du moins à première vue) une quelconque relation entre la péricope de Marc de la quatrième semaine de Tichri et la parasha Bérèchit (création du monde et du couple humain, rupture de l’alliance originelle, etc.). La chose aurait été trop belle, sans doute. J’aurais pu m’arrêter là, mais ma lecture m’a mené à la péricope suivante, qui ouvre un nouveau chapitre de l’évangile (chap. 10) :

Jésus se mit en route pour se rendre aux confins de la Judée et de l’autre côté du Jourdain. Les foules s’assemblèrent de nouveau près de lui, et selon sa coutume, une fois de plus il les enseignait. Les Pharisiens l’abordèrent et, pour l’éprouver, lui demandèrent s’il est permis à un homme de répudier sa femme. Il leur répondit : Que vous a commandé Moïse ? Moïse, dirent-ils, a permis d’écrire un acte de divorce et de répudier (sa femme). Et Jésus leur dit : C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse a écrit pour vous ce commandement. Mais au commencement de la création, Dieu fit l’homme et la femme ; c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux (époux) deviendront une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni.

Cette fois, la résonance de cet épisode avec les premiers chapitres de la Genèse sautait aux yeux. La parasha Bérèchit est citée textuellement par Jésus (Gn 2.24). Pour répondre à la question controversée du divorce, Jésus revient à l’intention première du Créateur, « au commencement (bérèchit) de la création » (Gn 1.1). La loi mosaïque sur le divorce, commente-t-il, n’est pas une « ordonnance » comme les autres ; elle représente une concession de Moïse en raison de la dureté du cœur humain et n’exprime pas l’intention première du Créateur. Or il se trouve que la parasha Bérèchit se termine sur le constat du mauvais état du cœur des hommes continuellement porté vers le mal (Gn 6. 5, 6). C’est la première mention que fait la Bible du mot cœur (leb). Notons aussi l’insistance de l’évangéliste sur l’idée de renouvellement et de répétition dans l’énoncé d’ouverture : « Les foules s’assemblèrent de nouveau près de lui, et selon sa coutume, une fois de plus il les enseignait. » Il est possible d’y voir une allusion au nouveau rassemblement autour de la Torah provoqué par le renouvellement du cycle de lecture. Toutefois cette résonance entre Marc et la première lecture synagogale pouvait être fortuite. Pour le vérifier, il suffisait simplement de comparer les thèmes de la parasha suivante, la parasha Noah (Gn 6.9 – 11.32) et la péricope proposée par Marc à une semaine d’intervalle.

Jésus interrogé sur le divorce, par James Tissot

Marc amorce alors un nouvel épisode avec la question du jeune homme riche (Mc 10.17 et suiv.) :

Comme Jésus se mettait en chemin, un homme accourut et, se jetant à genoux devant lui, il lui demanda : Bon Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Jésus lui dit : Pourquoi m’appelles-tu bon ? Personne n’est bon, si ce n’est Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre ; ne commets pas d’adultère; ne commets pas de vol; ne dis pas de faux témoignage; ne fais de tort à personne; honore ton père et ta mère.

Une fois encore, la concordance thématique ne pouvait m’échapper. Le jeune homme riche se présente à Jésus et l’interroge sur les conditions du salut. Et je savais bien que le récit de Noé et du déluge était entendu comme une figure du salut. C’est la lecture qu’en fait le Nouveau Testament (Hé 11.7 ; 1 P 3. 20, 21). Jésus répond à cette importante question en rappelant simplement les commandements de Dieu, mais non pas tous les dix : il ne cite que les préceptes noachides, c’est-à-dire les commandements observés par Noé et ses fils, et qui s’appliquent à toute l’humanité d’après la tradition juive. J’avais peine à y croire. Cette concordance entre les premières lectures de la Torah et l’Évangile de Marc devenait intrigante. Se pourrait-il que l’Évangile de Marc ait été tributaire non seulement d’un calendrier festif, mais également d’un cycle de lecture de la Torah et des Prophètes ? S’il en était ainsi, et qu’il était possible de le démontrer, alors il nous faudrait revoir en profondeur notre représentation des origines et de la formation des évangiles. Mieux encore, nous pourrions disposer d’un instrument d’exégèse de grande valeur, puisque chaque péricope de Marc pourrait être située, soit en rapport avec les fêtes et les jours spéciaux du calendrier, soit en concordance thématique avec les passages de la Torah et des Prophètes qui étaient lus à la synagogue. Mais rien ne me permettait encore de présumer que tout l’évangile avait suivi un programme de lecture, encore moins qu’il avait suivi le Cycle Annuel qui est pratiqué de nos jours. Le meilleur moyen de le savoir était de poursuivre ma lecture synoptique en appliquant les mêmes principes. La prochaine lecture de la Torah est la parasha Lèkh Lèkha qui s’étend de Genèse 12.1 à 17.27. Cette parasha commence avec l’appel que Dieu adresse à Abram, l’invitant à tout quitter pour une patrie meilleure, et elle s’achève sur le récit de la circoncision d’Abraham et des siens (Gn 17. 23-27). Dans notre Évangile de Marc, l’équivalent d’une semaine plus tard, le récit se lit comme suit (Mc 10. 28-31) :

Pierre se mit à lui dire : Voici que nous avons tout quitté et que nous t’avons suivi. Jésus répondit : En vérité je vous le dis, il n’est personne qui ait quitté, à cause de moi et de l’Évangile, maisons, frères, sœurs, mère, père, enfants ou terres, et qui ne reçoive au centuple, présentement dans ce temps-ci, des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants et des terres, avec des persécutions et, dans le siècle à venir, la vie éternelle. Plusieurs des premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers.

Quelle admirable concorde avec les versets d’ouverture de la parasha ! Je devais me rendre à l’évidence, l’effet « stéréophonique » persistait. Le texte de Marc, découpé en péricopes hebdomadaires, paraissait se jumeler étroitement avec le découpage du Cycle Annuel de lecture de la Torah. En faisant encore un bond d’une semaine dans le texte de Marc, j’étais en mesure de me faire une idée de la finale de la présente péricope. Il s’agit d’une allusion au « baptême dans le sang », provoquée par la demande des fils de Zébédée au sujet des places d’honneur dans le Royaume messianique (Mc 10. 35-40) : Et Jésus leur répondit : Il est vrai que vous boirez la coupe que je vais boire, et que vous serez baptisés du baptême dont je vais être baptisé...

De fait, la parasha Lèkh Lèkha s’achève sur le thème de la circoncision. Le rapport entre la circoncision, signe de l’Alliance, et le baptême dans le sang dont parle Jésus – et qui correspond à sa mort – se laisse facilement percevoir. Paul établit le même rapport en Colossiens 2.11 lorsqu’il fait allusion à la mort de Christ, qu’il appelle « circoncision du Christ ».

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