La parabole du fils retrouvé
Luc 15. 11-32 (version Bible du Semeur)

Cette parabole est proposée par Jésus en réponse à la critique que lui adressent les pharisiens pour s'être attablé avec des publicains. Les pharisiens passaient pour des gens pieux observant scrupuleusement les lois du judaïsme. Au contraire des publicains qui passaient pour de grands pécheurs, parce qu'ils étaient à la solde de l'occupant romain et se souciaient peu des lois religieuses. Jésus se trouve entre pharisiens et publicains, adressant à l'un et l'autre groupe la parole de la réconciliation. Nous avons là les trois principales figures de l'histoire du fils retrouvé. Le point de vue de Jésus (qui est celui de Dieu) est représenté par le père. Les points de vue des pharisiens qui critiquent Jésus et des publicains qui le fréquentent sont représentés par les deux fils, l'aîné et le cadet.

Cette méditation de la parabole du fils retrouvé sera mise en relation avec l'histoire des gens du Québec avec Dieu. Mais bien d'autres nation pourront s'y reconnaître et chacun d'entre nous à titre individuel. En effet cette histoire nous concerne tous, car tous, autant que nous sommes, pouvons nous identifier à l'un ou l'autre fils : Nous sommes fils cadet (qui a choisi de prendre ses distances à l'égard du projet de Dieu et de ses lois) ou fils aîné (qui est demeuré à la maison et qui s'estime fidèle, pour l'essentiel, au projet de Dieu et à ses lois).

Un homme avait deux fils. Le plus jeune lui dit : « Mon père, donne-moi ma part d'héritage, celle qui doit me revenir un jour ». Et le père fit le partage de ses biens entre ses fils. Quelques jours plus tard, le cadet ramassa tout ce qui lui appartenait et s'en alla dans un pays lointain. Là, il gaspilla sa fortune en menant grande vie.

Le fils cadet choisit de quitter abruptement la maison de son père. S'il choisit de quitter de cette manière, c'est que quelque chose ne va pas entre lui et son père. En réclamant tout de suite (du vivant de son père) sa part d'héritage, il signifie à son père son intention de rompre avec lui : il mènera désormais sa vie comme il l'entend.

Le père ne conteste pas à son fils le droit de faire ses propres choix, même s'il s'agit de rompre avec lui. Il partage donc ses biens entre ses fils et, à peine quelques jours plus tard, le cadet ramasse tout et s'en va dans un pays lointain (loin de son père). La souffrance du père est tenue en réserve. Elle ne doit en aucune façon s'interposer entre le fils et sa liberté de choisir. De la même façon, Dieu nous laisse la discrétion de vivre en accord ou non avec son projet et l'art de vivre qu'il a prescrit. Il ne retient pas sa créature contre son gré. Car une relation qui ne serait pas fondée sur la liberté et l'amour serait sans valeur, et Dieu est l'Être relationnel par excellence.

Il me semble qu'un grand nombre de Québécois et de Québécoises ont suivi l'itinéraire de ce fils cadet. Ils ont choisi de s'affranchir des lois de Dieu, telles que proposées par l'Église, et ils sont partis à la conquête de leur liberté. Et Dieu ne les a pas retenus, même si l'Église aurait bien aimé qu'ils ne quittent pas. Cette liberté tout juste saisie offrait beaucoup de possibilités et de promesses : elle devait mener sans détour à l'épanouissement social et au bonheur individuel.

Quelques jours plus tard, le cadet ramassa tout ce qui lui appartenait et s'en alla dans un pays lointain. Là, il gaspilla sa fortune en menant grande vie.

Le jeune fils vit d'abord une période d'euphorie. Il expérimente, de manière compulsive, toutes choses prohibées dans la maison paternelle. Il mène une vie de gaspillage et d'insouciance. Mais toutes ces frivolités ne sont rien que dépense du patrimoine familial. Cette période d'euphorie est artificielle. Tant qu'il n'a pas dépensé jusqu'à son dernier sou, le jeune homme vit une liberté illusoire et des plaisirs factices. Il n'a pas encore produit quelque chose de son propre labeur. Il se comporte comme un adolescent gâté qui ne sait rien encore de la vie et de ses enjeux.

Le retour du fils prodigue par Rembrandt (détail)
Beaucoup de Québécois et de Québécoises ont fait une expérience semblable. Il se sont saisis de leur liberté pour goûter à tout et faires toutes les expériences dans l'espoir d'y trouver le plein épanouissement et le bonheur. Ils ont vécu une période d'euphorie marquée par le gaspillage et l'insouciance, une période qui a duré un certain temps. Mais si on se donne la peine d'y penser, ce n'est pas tant leurs propres biens qu'ils ont dépensé durant ces années fastes ni leur propre liberté qu'ils y ont affirmée, mais les biens spirituels, les valeurs et les libertés chèrement acquises par les générations antérieures : leurs efforts, leur fidélité (à Dieu et à la communauté humaine), leur intégrité et leur sens du devoir, de la responsabilité et de la solidarité. Ils ont tout dilapidé au nom de la liberté et du bonheur individuels. Comme le fils cadet, ces Québécois et Québécoises ont mené grande vie jusqu'à ce que la réserve soit épuisée et que les difficultés commencent à faire surface. C'est alors que s'est posé la question du prix de cette apparente liberté.

Quand il eût tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays-là, et il vint à manquer du nécessaire. Alors il alla se faire embaucher par l'un des propriétaires de la contrée. Celui-ci l'envoya dans les champs garder les cochons.

Une fois la réserve épuisée, le jeune homme fait cruement l'expérience de la pénurie : il manque alors du nécessaire. La frivolité et l'excitation premières l'avaient bien gardé de réfléchir, ne serait-ce qu'une minute, au nécessaire. Mais à présent qu'il n'a plus un sou vaillant, il est bien obligé d'y penser : Qu'est-ce qui est nécessaire pour vivre et se réaliser dans la communauté humaine ? Cette récession lui permet de goûter les premiers moments d'authentique liberté. Douloureux instants, mais combien salutaires. Ses crampes d'estomac lui donnent l'occasion de réaliser que son état de manque est une conséquence directe de ses choix. Elles lui donnent l'occasion de faire ses premiers pas vers la liberté et la maturité. Que va-t-il faire ? Retourner en arrière ? Le prix en serait trop élevé. Il se fait donc embaucher chez un fermier du pays de son exil et devient gardien de cochons. Sa première expérience de la liberté lui apprend que la liberté en ce monde ne fait pas disparaître la figure du maître. Le premier (son père) est remplacé par un autre (le fermier étranger). Un nouveau maître toutefois qui est dur et avare, si bien que le jeune homme ne trouve chez lui aucun apaisement :

Le jeune homme aurait bien voulu apaiser sa faim avec les caroubes que mangeaient les bêtes, mais personne ne lui en donnait.

Sa première expérience de la liberté lui apprend que la liberté en ce monde ne fait pas disparaître la figure du maître.

Sommes-nous comme ce jeune homme ? Après une période d'excitation et de frivolités, voilà que nous sommes retombés brutalement sur nos pieds pour réaliser qu'en bout de ligne rien n'est résolu. La liberté que nous avons cru acquérir en nous affranchissant du projet de Dieu et de son art de vivre nous a conduit dans un monde de souffrances et de frustrations nouvelles : isolement individuel, difficulté à communiquer, colères, incapacité de bâtir une relation amoureuse forte et durable, éclatement de la famille et de la société, vide de sens et désespoir face à l'avenir.

Plusieurs ont alors réalisé qu'ils manquaient du nécessaire. Nécessaire qu'ils avaient évacué pour vivre dans l'artificiel, et qui se trouve dans la vie spirituelle. Pour palier à ce manque, en ce pays d'exil loin du Père, il n'a pas manqué de maîtres pour proposer (sinon vendre) leurs solutions. Plusieurs se sont alors tournés vers les spiritualités alternatives et sa cohorte de gurus et autres éminences des forces cosmiques. Des spiritualités taillées sur mesure pour satisfaire aux besoins d'un marché en pleine croissance. Mais ces nouveaux maîtres ont-ils procuré le nécessaire pour vivre et se réaliser dans la communauté humaine ?

D'autres s'efforcent de maintenir, par toutes sortes d'artifices, l'illusion d'un état d'euphorie perpétuelle, comme s'il ne fallait jamais sous aucun prétexte se questionner sur la valeur des choix que nous avons fait il y a trente ou quarante ans. Et notre univers médiatique ne manque pas de ressources pour entretenir l'illusion. Je pense en particulier à ces talkshow et ces quiz télévisés dont les animateurs doivent toujours paraître surexcités, comme s'ils étaient en état de fête perpétuelle et vivaient dans un monde sans problèmes.

Alors, il se mit à réfléchir sur lui-même et se dit : « Tous les ouvriers agricoles de mon père peuvent manger autant qu'ils veulent, alors que moi, je suis ici à crever de faim ! Je vais me mettre en route, j'irai trouver mon père et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre Dieu et contre toi. Je ne mérite plus d'être considéré comme ton fils. Accepte-moi comme l'un de tes ouvriers ».

Le jeune homme commence à réfléchir pour de vrai. Il se dit que même les esclaves qui travaillent pour son père (et qui ont avec lui un lien de service) ont à manger à satiété alors que, lui, il crève de faim dans un coin perdu. Après tout, se dit-il, le régime qui prévalait à la maison n'était pas si mal. Il avait au moins le mérite de répondre au nécessaire, ce que le nouveau maître ne fait pas.

Poursuivant notre application, nous dirons que l'expérience religieuse de nos aînés (quoi qu'on en pense) avait au moins le mérite de pourvoir au nécessaire. On pourra critiquer leur piété et décrier l'esprit servile de leur rapport à l'Église et à Dieu. Il n'en reste pas moins que leur foi a su pourvoir aux aspects essentiels de leur vie personnelle et sociale.

Dans un instant de lucidité donc, le jeune homme se résout à retourner chez son père. Mais ce retour comporte une difficulté. Il sait qu'il a offensé son père en rompant toute relation avec lui et en dilapidant le tiers du patrimoine familial dans le déshonneur. Il devra lui demander pardon et accepter pour sa faute qu'il le traite non plus comme un fils, mais comme un ouvrier. Il s'attend donc à ce que son père le renie solennellement, et il espère seulement qu'il le prendra comme esclave. C'est ainsi qu'il perçoit son père : comme un juge qui distribue des récompenses et des châtiments selon le mérite de chacun.

Il se mit donc en route pour se rendre chez son père. Comme il se trouvait encore à bonne distance de la maison, son père l'aperçu et fut pris d'une profonde pitié pour lui. Il courut à la rencontre de son fils, se jeta à son cou et l'embrassa longuement.
Si le père l'aperçoit de si loin, c'est qu'il a pris l'habitude de scruter l'horizon dans l'espoir d'un retour de son fils. On est en présence d'un père qui vit la séparation de son fils comme un deuil sans fin, mais qui l'espère toujours. Ironiquement, alors que nous vivons en notre exil à nous demander s'il faut encore nous attendre à Dieu ou s'il faut encore espérer, c'est Dieu qui nous attend et nous espère. Et dès qu'il nous voit faire quelques pas dans sa direction, le voilà qui accourt vers nous et nous ouvre ses bras, comme le fait le père de la parabole.

Le fils lui dit : « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne mérite plus d'être considéré comme ton fils... » Mais le père dit à ses serviteurs : « Allez vite chercher un habit, le meilleur que vous trouverez, et mettez-le lui, passez-lui une bague au doigt et chaussez-le de sandales. Amenez le veau que nous avons engraissé et tuez-le. Nous allons faire un grand festin et nous réjouir, car voici, mon fils était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et je l'ai retrouvé. » Et ils commencèrent à festoyer dans la joie.

Cette scène montre à quel point le fils cadet s'était mépris sur son père. Il se préparait à comparaître devant un juge ; il trouve un père tout émus et consolé de le revoir, sans égard à ses fautes passées. Le jeune homme n'a même pas le temps d'achever sa confession que déjà son père ordonne de le rétablir dans sa condition de fils (le bel habit, la bague au doigt et les sandales aux pieds) et il donne un grand festin pour célébrer son retour.

Ce récit n'est pas seulement celui d'un fils retrouvé. C'est celui d'un père trouvé. Le jeune homme ne connaissait pas son père comme un fils devrait le connaître. Il n'avait retenu de lui que sa loi et ses valeurs, mais il ignorait tout de son amour. De la même manière, combien de Québécois et de Québé-coises n'ont connu de Dieu que l'enveloppe de la religion et de la morale chrétienne ? Combien l'ont identifié sans nuances à la morale de l'Église et ses rites : les messes, la récitation des prières, le carême, les fêtes du calendrier ? Combien n'ont pas développé de relation personnelle avec Dieu, combien n'ont pas connu son amour ? Or les lois de l'Église et sa morale sont des institutions sans vie si elles ne s'accom-pagnent pas d'une réelle expérience de l'amour de Dieu. Notre foi et notre vie spirituelle sont-elles fondées sur l'expérience de l'amour de Dieu ? Ou bien ne reposent-elles que sur des rites et des règles apprises ? Il y a un monde de différence entre les deux.

Alors que nous vivons à nous demander
s'il faut encore nous attendre à Dieu ou s'il faut encore espérer, c'est Dieu qui nous attend et nous espère.

Pendant ce temps, le fils aîné travaillait aux champs. Sur le chemin du retour, quand il arriva près de la maison, il entendit de la musique et des danses. Il appela un de ses serviteurs et lui demanda ce qui se passait. Le garçon répondit : « C'est ton frère qui est de retour. Ton père a tué le veau gras en son honneur parce qu'il l'a trouvé sain et sauf ». Alors le fils aîné se mit en colère et refusa de franchir le seuil de la maison. Son père l'invita à entrer. Mais lui répondit : « Cela fait tant et tant d'années que je suis à ton service ; jamais je n'ai désobéi à tes ordres. Et pas une seule fois tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais quand celui-là revient, ton fils qui a mangé ta fortune avec les prostituées, pour lui tu tues le veau gras ! »

Le fils aîné, c'est l'homme pieux, celui qui s'applique à observer les commandements de Dieu. Lors du retour de son jeune frère, il est à son poste, occupé aux travaux des champs. C'est un homme vaillant et responsable. C'est pour cela qu'il est sacandalisé par la conduite de son père. Il croit que l'accueil de son jeune frère porte ombrage à sa fidélité. Il va même jusqu'à dresser de son père un portrait d'avarice. Bien entendu, la fidélité de ce frère aîné n'est pas aussi reluisante qu'il se la figure. Il s'estime juste et, par conséquent, le jugement qu'il porte sur son frère est dépourvu de miséricorde. Son père ne lui conteste pas sa fidélité et sa justice, mais il essaie de lui faire partager sa joie :

Mon enfant, lui dit le père, tu es constamment avec moi, et tous mes biens sont à toi ; mais il fallait bien faire la fête et nous réjouir, puisque ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, puisqu'il était perdu et que nous l'avons retrouvé.

La difficulté rencontrée par le fils aîné n'est pas différente de celle de son frère : l'un comme l'autre ont méconnu leur père. La relation que l'aîné a entretenue avec lui est respectueuse, certes, mais légale et formelle. Il n'a voulu voir en lui que la figure du juge et a trop vite oublié qu'il était d'abord un père, avec un cœur et une tendresse toute paternelle. Il a méconnu son amour, qui va bien au-delà de la question des mérites et de la distribution des châtiments et des récompenses. Il craint de s'ouvrir à l'amour inconditionnel de son père, car alors il devra tout à cet amour, même sa justice et sa fidélité, ce qui le dépouillerait de tout avantage sur son frère. Il craint de devoir se réconcilier avec son frère, de devoir l'aimer simplement pour son humanité.

À l'image du frère aîné de la parabole, des Québécois et des Québécoises se sont efforcés à demeurer fidèles aux principes moraux qu'ils tenaient de leur foi en Dieu et de leur Église. Ils ont résisté au vent de folie qui a emporté les plus jeunes ou les plus téméraires. Leur fidélité au projet de Dieu et à ses règles de vie leur a procuré le nécessaire pour traverser les difficultés de la vie. Pourtant, beaucoup méconnaissent l'amour du Père céleste et hésitent à s'aventurer dans une véritable relation avec Lui. Ils craignent d'aller au-delà des principes moraux et des rites de leur église pour engager un dialogue avec Dieu.

Que l'on s'identifie au fils cadet de l'histoire ou au fils aîné, notre difficulté peut être la même : celle d'entrer en relation avec Dieu et de nous laisser gagner par son amour. Pourtant, c'est une démarche simple et à la portée de tous. Il suffit de nous adresser à lui dans l'intimité de la prière et lui demander de nous faire entrer dans cette relation et cette expérience. Cette démarche requiert cependant une bonne dose d'humilité, car Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles. Il faut être disposés à s'avouer tels que nous sommes en face de lui et lui confesser la futilité de la vie que nous avons voulu mener loin de sa face. Ceux qui ont beaucoup à avouer à Dieu ne doivent pas croire qu'il leur faut devenir meilleurs avant de s'approcher de Dieu. L'orgueil suscité par notre justice propre constitue toujours un obstacle.

Graphou