C. LA PREMIÈRE BRÈCHE

Le judaïsme du Second Temple n’est pas un bloc monolithique. Une grande variété de formes et d’expressions littéraires font de lui une réalité très complexe et diversifiée. Plusieurs partis (ou sectes) se disputent volontiers sur le rôle de la Torah et son interprétation. On connaît bien la rivalité qui oppose pharisiens, sadducéens et esséniens. Ou encore celle qui oppose l’école de Shammaï à celle d’Hillel. L’Évangile de Marc mentionne aussi des «hérodiens» (3.6; 12.13) qui nous sont moins connus. Ajoutons à cela qu’en raison de la dispersion des Juifs dans le monde, de nombreux Juifs avaient adopté la langue et la culture des Grecs.

La communauté primitive a recruté ses membres dans ces différents groupes. Or la pluralité engendre des frictions. Les premières mentionnées dans les Actes opposent les Hébreux aux Hellénistes:

En ces jours-là, comme les disciples se multipliaient, les gens de langue grecque se mirent à maugréer contre les gens de langue hébraïque, parce que leurs veuves étaient négligées dans le service quotidien. (Ac 6.1)

L’Hébreu: Juif natif du pays d’Israël ou qui y réside – il s’exprime normalement en araméen.

L’Hélléniste: Juif de langue grecque, provenant des lieux les plus divers de la Diaspora. Il se différencie de l’Hébreu aux plans linguistique, culturel et religieux. Les Hellénistes ont pris quelques distances par rapport aux institutions juives (le sacerdoce, le Temple) et aux lois cultuelles et rituelles (cf. Ac 6.13). Il sont généralement plus ouverts aux Gentils que ne le sont les Hébreux, nettement nationalistes. Les Hellénistes devinrent les premiers «missionnaires» de la tradition chrétienne (Ac 11.19).

Les Douze ont réglé le litige en instituant des diacres parmi les Hellénistes pour servir la Communauté: Étienne, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parména et Nicolas (Ac 6.5).

Étienne «produisait des prodiges et des signes grandioses parmi le peuple» (Ac 6.8). Il se mit à débattre avec les Juifs de la synagogue des Affranchis de Jérusalem [1]. «Ils n’étaient pas capables de s’opposer à la sagesse et à l’Esprit par lesquels il parlait». Irrités, ses opposants soudoient des hommes pour le faire accuser devant le sanhédrine de «blasphème contre Moïse et contre Dieu» (Ac 6.11). Les ingrédients du conflit sont les suivants:

  • l’opposition entre deux judaïsmes: le judaïsme éthique de la Diaspora grecque contre le judaïsme cultuel et rituel de la Judée;

  • l’opposition entre l’universalisme d’Étienne et le nationalisme se ses opposants;

  • la foi chrétienne d’Étienne (cf. Ac 7. 52-57).

Exercice: Lire attentivement le discours d’Étienne dans Actes 7 et faire le relevé de tous les éléments qui se présentent comme une critique de la vénération des Judéens pour: la terre d’Israël – la circoncision – l’hébraïsme – la Torah – Jérusalem – le Temple.

Les quatre piliers du judaïsme

James D. G. Dunn a énuméré quatre piliers fondateurs du judaïsme du Second Temple: 1) Le monothéisme, c’est-à-dire la foi au Dieu d’Israël comme Dieu unique (Deutéronome 6. 4-5); 2) La foi en l’élection, qui prescrit que Dieu a choisi Israël comme son peuple, a conclu avec lui l’Alliance et lui a octroyé sa terre; 3) La Torah, que le judaïsme ne reçoit pas d’abord comme une série de prescriptions, mais comme un don, gage de l’Alliance; 4) Le Temple de Jérusalem, institution centrale de la foi d’Israël, lieu du rite d’expiation des péchés et de résidence de Dieu. Être juif consiste à souscrire à ces quatre piliers, quand bien même leur compréhension et leur importance respective peuvent varier du tout au tout. (Source: Histoire du christianisme, p. 196)

J. D. G. DUNN, The Parthings of the Way. Between Christianity and Judaism and their Signifiance for the Character of Christianity, SCM/Trinity Press, Londres/Philadelphie, 1991, p. 18-36.

La lapidation d’Étienne eut de lourdes conséquences pour la Communauté de Jérusalem:

Ce jour-là, une grande persécution s’abattit sur l’Église qui était à Jérusalem. Tous – excepté les apôtres – se dispersèrent en Judée et en Samarie. (Ac 8.1)

La figure d’Étienne a changé la perception que les Judéens se faisaient de la Communauté chrétienne. Elle n’est plus perçue comme une communauté de fervents observateurs de la Loi, mais bien un nid de contestataires, qui profèrent des paroles «contre ce lieu et contre la loi» que «Jésus détruira et changera» (Ac 6. 13-14). La persécution qui survient provoque la dispersion de la Communauté de Jérusalem. Mais les apôtres demeurent à Jérusalem (et avec eux, sans doute, un certain nombre de croyants parmi les Hébreux). C’est la fin d’un paradigme:

Tous les croyants étaient ensemble et avaient tout en commun. Ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. Chaque jour, ils étaient assidus au Temple, d’un commun accord, ils rompaient le pain dans les maisons et ils prenaient leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple. Et le Seigneur ajoutait chaque jour à la communauté ceux qu’il sauvait. (Ac 2. 44-47).

Les judéochrétiens ont reproduit tout naturellement le paradigme essénien: ils ont créé une communauté idéale, basée à Jérusalem, dont le projet était de préparer la nation d’Israël au retour (imminent) du Messie, en faisant montre d’une dévotion fervente et d’une fidélité sans faille à la Torah. Ce qui est appréhendé, c’est «le rétablissement du Royaume, pour Israël» (Ac 1.6), sans qu’il soit nécessaire de rendre témoignage à Jésus «jusqu’aux extrémité de la terre» (Ac 1.8). Le témoignage d’Étienne et la persécution qui l’a suivie a le mérite d’avoir sorti l’Évangile de la Judée et de son judaïsme:

Là où ils passaient, ceux qui avaient été dispersés annonçaient la Parole, comme une bonne nouvelle. Philippe, qui était descendu dans la ville de Samarie, y proclama le Christ. Les foules, d’un commun accord, s’attachaient à ce que disait Philippe, en apprenant et en voyant les signes qu’il produisait. (Ac 8. 4-6)

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