LA PARABOLE DES DEUX FILS
Qu’en pensez-vous ? Un homme avait deux fils ; il s’adressa au premier et dit : Mon enfant, va travailler dans la vigne aujourd’hui. Celui-ci répondit : « Je ne veux pas. » Plus tard, il fut pris de remords, et il y alla. L’homme s’adressa alors au second et lui dit la même chose. Celui-ci répondit : « Bien sûr, maître. » Mais il n’y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils répondirent : Le premier. Jésus leur dit : Amen, je vous le dis, les collecteurs de taxes et les prostituées vous devancent dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous par la voie de la justice, et vous ne l’avez pas cru. Ce sont les collecteurs de taxes et les prostituées qui l’ont cru, et vous qui avez vu cela, vous n’avez pas eu de remords par la suite : vous ne l’avez pas cru davantage. (Matthieu 21. 28-32)

« Citer un texte hors contexte, c’est en faire un prétexte » répétaient nos maîtres. Mise en garde qui s’applique parfaitement à cette parabole de Jésus. Matthieu l’inscrit dans la visite de Jésus à Jérusalem, tout juste avant sa passion. Jérusalem était le Centre spirituel du judaïsme, le lieu de son temple et de ses institutions - ses prêtres, ses scribes et ses sages. Là siégeait le Sanhédrine, le Grand Conseil religieux des Juifs. Cette parabole s’adresse aux « grands prêtres et aux anciens du peuple » est-il dit précédemment (v. 23). Soit à l’élite spirituelle des Juifs. C’est une parabole, un exemple tiré de la vie courante, pour livrer une leçon sur une vérité spirituelle. C’est donc moins à l’exemple qu’il faudra s’attacher qu’à la leçon à laquelle il renvoie. Il est utile de le souligner, car l’erreur est fréquente. Dans le cas qui nous occupe, la parabole est donnée (v. 28-30), la question-clé est posée, et l’application en est faite (v. 31-32). C’est une chance pour nous, car bien souvent une parabole nous est donnée sans la moindre explication.

Puisque cette parabole est attachée à son application, il ne faudra pas l’en séparer. Sans son arrimage, la parabole ne serait plus qu’un fragment flottant et à la dérive sur les eaux agitées et tournoyantes de notre imaginaire. Au risque de lui faire dire n’importe quoi, tout ce qui nous passe par la tête.

Tout juste avant, les chefs religieux pressent Jésus de révéler par quelle autorité il fait ces choses, et qui lui en a donné l’autorité (v. 23). En d’autres mots, « de quel droit fais-tu des trucs comme celui de chasser les marchands du temple » ? Car l’autorité n’est jamais autoréférentielle ; elle vient toujours d’autre part. Jésus met sa réponse en réserve : les chefs devront d’abord se prononcer sur le baptême de Jean. On se souvient qu’il s’agissait d’un baptême de repentir, marquant la décision d’un changement d’orientation. Cet appel au repentir, venait-il du ciel ou des hommes ? La scène qui suit aurait pu se passer la semaine dernière à Québec ou Ottawa. Les chefs du peuple se consultent pour savoir quelle réponse leur sera le moins dommageable. (Le politiquement correct ne date pas d’hier !) Comme chaque option comporte ses risques (v. 25-26), ils répondent : Nous ne savons pas. Ce qui montre qu’ils se préoccupent de leur position de pouvoir plus que de la vérité. Jésus dit à son tour : Moi non plus, je ne vous dis pas de quelle autorité je fais cela.

C’est alors que Jésus leur adresse la parabole des deux fils, qu’il expose à leur jugement : Qu’en pensez-vous ? Quelques observations en apéritif :

Un homme avait deux fils…
La question ne porte pas le statut de fils. On ne se demandera pas si l’un mérite plus que l’autre d’être appelé fils ou traité comme tel. L’identité n’est pas liée à l’obéissance, pas plus que ne l’est l’amour du père. Le père de la parabole a un fils qui lui obéit et un autre qui ne le fait pas. La question de Jésus portera sur l’obéissance effective et cela seulement : Lequel des deux a fait la volonté du père ? C’est un point important. Ce qui peut nous paraître évident ne l’était pas forcément pour les gens de l’époque. Le statut spirituel d’un Juif qui n’observait pas la Loi (les préceptes du judaïsme) pouvait être discuté. Bien qu’il ne devait pas y avoir de distinction de principe entre les fils d’Israël – tous étant élus et ayant part à l’Alliance – il y avait de fait un profond fossé séparant les vrais observateurs de l’Alliance des iniques d’Israël. Ces derniers pouvaient être vus comme exclus, provisoirement, de la congrégation des enfants de Dieu. « Cette compréhension est développée dans le Talmud de Jérusalem, par le Rabbi galiléen Lazare (IIIe siècle). Commentant le Deutéronome, chapitre 7, verset 6, il affirme : « Quand les Israélites font la volonté du Saint, béni soit-Il, ils sont appelés fils ; mais quand ils ne font pas Sa volonté, ils ne sont pas appelés fils. » (Qédochim 61c) Pour cet héritier de la tradition pharisienne, la citoyenneté spirituelle d’un Juif dépend de son observance de la Loi. »(1) La parabole des deux fils se fonde sur une idée différente : tous sont fils du Père, même lorsqu’ils ne font pas sa volonté.

Bien sûr, maître.
C’est en ces mots que le second fils de la parabole répond à son père lui ordonnant d’aller travailler à la vigne. Réponse qui est diversement rendue par les traducteurs. Le grec a simplement égo kurié, moi seigneur, généralement compris comme une réponse positive et volontaire à l’ordre donné. J’y (vais), seigneur, ou j’y vais de ce pas. Il est possible d’y voir en filigrane l’hébreu hinnéni, « me voici » (un seul mot en hébreu), réponse rendue à Dieu dans la Bible en expression de bonne disposition et d’écoute. L’emploi de kurios, « seigneur » ou « maître », dans la bouche d’un fils s’adressant à son père, est inconvenant, même pour la culture de l’époque. Un fils ne devrait pas s’adresser à son père comme un esclave s’adresse à son maître. C’est le signe d’une relation servile, subordonnée, utilitaire, ignorante des liens de tendre affection qui devraient s’établir entre un père et ses fils. Cela pourrait fournir un éclairage sur la désobéissance effective du fils en question. Il manquerait d’amour et d’attachement à ce père qu’il se représente sous les traits du maître. Nous savons (à moins que nous l’ayons oublié) que le lien d’attachement au parent est prérequis au succès de l’éducation de l’enfant (Gordon Neufeld). Que voulez-vous que je lui apprenne ? disait Socrate. Il ne m’aime pas !

Plus tard, il fut pris de remords, et y alla.
Le regret exprime ici un changement d’attitude qui entraîne aussitôt un changement de conduite. Après avoir opposé un refus à son père, le premier fils se ravise et choisi de lui obéir. Voilà ce que la Bible entend par « repentance », un mot créé expressément pour traduire le grec métanoïa, donné pour l’hébreu techouva. La métanoïa implique une remise en question de ses pensées et de ses orientations. Faire sa techouva, c’est faire son retour à Dieu et à sa loi. Quelque soit le mot utilisé, il implique une profonde remise en question de soi, de ses attitudes, de ses choix et de ses actions. Dans la tradition chrétienne, on l’a traduit par « pénitence ». Les vieilles traductions de la Bible nous montre un Jean qui appelle la population de Judée à la pénitence. Mais au fil du temps, la pénitence est venue à désigner certains actes religieux que le fidèle devait accomplir pour montrer le sérieux de son repentir, comme les prières pénitentielles qu’il devait réciter au sortir de la confesse. Il y a là une formidable dégringolade du sens. De celui d’une remise en question globale à celui d’une simple prescription religieuse.

Qu’en pensez-vous ?
Jésus soumet sa petite histoire au jugement de ces maîtres du judaïsme. Le verdict à rendre est très facile ; ils savent très bien que l’obéissance n’est pas affaire de bavardage, mais d’actions concrètes. La parabole veut leur faire dire ce qu’ils savent déjà : c’est le fils qui est allé travailler à la vigne, c’est celui-là qui a fait la volonté du père. Par-delà la réponse de la bouche, c’est l’action qui marque le choix. Tout le monde le sait.

L’ennui avec les questions faciles, c’est qu’elles peuvent facilement dissimuler un piège. Jésus retourne le jugement rendu contre ceux-là même qui l’ont prononcé :

Amen, je vous le dis, les collecteurs de taxes et les prostituées vous devancent dans le royaume de Dieu.

Voilà une affirmation difficile à encaisser ! Qui sont ces « collecteurs de taxes et ces prostituées ». En fait, ils représentent les disqualifiés du judaïsme. Ce sont les gens que les pieux de toute obédience méprisent et détestent le plus, et qu’ils s’emploient à éviter. Les collecteurs de taxes en raison de leur collaboration avec l’occupant romain et leurs affaires avec les prostituées. Aux yeux des gens de bonne moralité, ils sont « impurs », au point que l’accès à la synagogue, ou même à une maison privée, leur est interdit. Ces pécheurs, leur dit Jésus, vous devancent dans le royaume de Dieu.

Sortez-moi cet effronté de la cour du temple, et ça presse !

Mais ne nous méprenons pas. Ce n’est pas une affirmation générale. Jésus ne dit en aucune façon que les pécheurs devancent les justes dans le royaume de Dieu. C’aurait été une contestation de la Torah et de l’ordre moral de la société juive. Il adresse une critique à un groupe spécifique de gens et cela dans une situation historique tout aussi spécifique. Il s’explique :

Car Jean est venu à vous par la voie de la justice, et vous ne l’avez pas cru. Ce sont les collecteurs de taxes et les prostituées qui l’ont cru, et vous qui avez vu cela, vous n’avez pas eu de remords par la suite : vous ne l’avez pas cru davantage.

Si les chefs du peuple sont devancés par les collecteurs de taxes et les prostituées en ce qui a trait au royaume de Dieu, c’est bien parce que les premiers se sont laissés interpeller par le message de Jean et ont reçu son baptême en signe de repentir, alors qu’eux sont restés bien campés sur leurs positions. Ils n’ont tenu aucun compte de l’appel de Jean, car ils ne l’ont pas cru. Jésus soulève deux évidences à l’origine divine de l’action de Jean. La première est que Jean est venu à eux par la voie de la justice. L’expression biblique (Pr 8.20, 12.28, 16.31 ; 2P 2.21) est souvent liée dans le judaïsme à une pratique stricte des préceptes de la Torah. Ce qui voudrait dire que Jean est venu à eux comme un fervent observateur des préceptes, en irréprochable fils de la Loi. Certains passages des évangiles permettent de l’entrevoir (Mc 6.18, 20 ; Lc 5.33 ; Jn 3.25) Les élites du peuple, et parmi eux les grands zélateurs de la stricte observance, ne pouvaient donc tirer prétexte de quelque faute alléguée du prophète – comme ils l’ont fait avec Jésus (Mt 9.11 ; 11.19 ; 12.2 ; 15.2). La seconde évidence tient à l’impact qu’a eue la proclamation de Jean sur les pécheurs. Les chefs ont été témoins du mouvement de repentir et de renouvellement qu’elle a provoqué, précisément parmi ces pécheurs notoires qui soulevaient leur indignation. Mais même après avoir vu cela, ils ont refusé toute remise en question et n’ont pas cru en lui. La techouva, repentance, est, comme on le savait, la plus grande des valeurs de Dieu, l’acte de justice qui l’emporte sur toute les iniquités commises, la force qui triomphe du jugement. Car Dieu préfère la miséricorde au jugement ; il préfère que l’homme se repente plutôt que de le voir condamné, de façon à le bénir au bout du compte. C’est pourquoi il attend et anticipe la repentance du pécheur :

Par ma vie, – déclaration du Seigneur Dieu – ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il revienne de sa voie méchante et qu’il vive ! Revenez, revenez de vos voies mauvaises. Pourquoi devriez-vous mourir, maison d’Israël ? (Ezéchiel, 33.11)

De même je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-ving-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance. (Lc 15.7)

Cette dernière parole trouve un écho dans le Talmud où il est dit : « Là où un pénitent se tient, même le plus juste des hommes ne peut se tenir. » (Bérakhot, 34a), et « Celui qui se repent est semblable à celui qui monte à Jérusalem, bâtit le Beit HaMikdash (le Temple), érige l’autel, et y offre les sacrifices prescrits par la Torah. » (Vayikra Rabba 7).

« Combien élevée est la vertu de la repentance ! » dit le Rambam (Hilkot Teshuvah 87). « Hier encore le pécheur était séparé du Dieu d’Israël, comme le dit le verset (Ésaïe 59.2) : Ce sont vos fautes qui vous séparent de votre Dieu, ce sont vos péchés qui le détournent de vous, qui l’empêche de vous entendre. (…) Mais aujourd’hui, la même personne est attachée à la Chékhina (la Divine Présence), comme le dit le verset (Deutéronome 4.4) : vous êtes attachés au Seigneur, votre Dieu, de sorte qu’elle crie et est immédiatement entendue, comme le certifie le verset (Ésaïe 65.24) : Avant qu’ils m’invoquent, moi, je répondrai ; ils parleront encore que moi, je les aurai déjà entendus. »

Ce que le Rambam rappelle ici, en s’appuyant sur l’Écriture, c’est qu’une personne peut toujours reconnaître ses torts et refaire sa vie sur une base nouvelle. Elle peut être réconciliée avec Dieu, ses semblables et son environnement ; passer d’une dynamique de conflits à une dynamique de paix et d’harmonie. Elle peut devenir une toute autre personne par un retour à la Source de toute miséricorde. Comme il est dit (Devarim Rabba 2) : « Les portes de la prière sont parfois ouvertes et parfois fermées, mais les portes de la repentance sont ouvertes en tout temps. »

Les chefs du peuple sont restés insensibles à l’appel au repentir de Jean, refusant de se remettre en question, refusant d’admettre leurs fautes (Mt 3.6). Ce faisant, ils ont dit NON au nouveau chemin avec Dieu qui leur était offert. C’est la conclusion qu’en tire Jésus dans l’évangile de Luc (7.30) : … mais les pharisiens et les interprètes de la loi, en ne recevant pas de lui le baptême, avaient rejeté les décisions de Dieu à leur égard. Il y a là un paradoxe. Le fils qui représente ces religieux dans la parabole est celui qui répond à son père : Me (voici), Seigneur ! C’est celui qui lui dit OUI sans hésiter, mais qui n’agit pas en cohérence avec sa parole. Celui dont « les bottines ne suivent pas les babines ». Alors que le premier fils répond ouvertement à son père : Je ne veux pas.

Jeu de rôles
Je me souviens d’un rendez-vous biblique autour de ce texte de Matthieu, précisément. Au moment de l’échange sur les perspectives d’application du texte, l’animatrice avait proposé que nous nous prêtions à un jeu de rôles. Chacun ayant son partenaire en face, les yeux dans les yeux, nous devions jouer tour à tour le rôle de celui qui donne un ordre (impératif) et de celui qui lui dit : Non. C’était tu dois faire cela et non, je ne veux pas. L’exercice ne s’est pas avéré aussi facile qu’on l’avait cru. La majorité des participants ont témoigné du malaise ressenti au moment d’opposer ce NON à l’ordre donné. Il aurait été plus facile (et plus agréable) d’endosser le rôle de celui qui dit OUI… même lorsque le cœur n’y est pas. Bien sûr, le but ne l’exercice n’était pas de nous entraîner à refuser tout ce qui peut nous être demandé, mais bien à saisir la difficulté de répondre en complète honnêteté – contre une certaine culture de la politesse. Selon cette culture, il serait inconvenant de répondre de telle ou telle façon à une personne en autorité. Révérence oblige. Et quoi de plus grand que l’autorité de Dieu ?

(1) Geza VERMES, ‘The Complete Dead Sea Scroll in English’ , Allen Lane, Pinguin Press, 1962.

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