La politesse est vertu de pure forme, vertu d’étiquette, vertu d’apparat. C’est aux mieux une imitation de la vertu. (A. Comte-Sponville)  Le premier fils est rebelle, certes, mais honnête. La réponse qu’il donne est en cohérence avec son cœur : Je ne veux pas. Même si l’ordre vient de son père, à qui il doit honneur et soumission (selon la norme de l’époque). C’est bien un affront, mais un affront de vérité. C’est, du coup, la chance d’une vraie relation entre le père et son fils. Le retour du fils (sa repentance) sera aussi honnête que l’aura été sa réponse. Le second fils est le type de l’homme religieux. La réponse qu’il donne à son père est celle que l’esclave doit rendre à son maître : Oui, maître ! Ce n’est pas réponse du cœur, mais de convenance ! Une politesse, une bonne manière, qui ne s’est pas réellement intériorisée pour devenir une vertu. Par voie de conséquence, il n’en fera rien ; il ne fera pas la volonté du père. Combien de réponses rendues à Dieu ne vont pas au-delà de la politesse ? Combien de prières, de louanges, de professions de foi, ne sont que remuement de lèvres sans conséquences ? C’est certainement le plus grand des pièges pour les esprits religieux de tous les temps. Dieu n’a-t-il pas dit, par la voix de son prophète (Ésaïe 29.13) :

Le Seigneur dit : Ainsi, quand ce peuple s’approche de moi, il me glorifie de la bouche et des lèvres, mais son cœur est loin de moi, et la crainte qu’il a de moi n’est qu’un commandement appris des hommes.

… un commandement appris des hommes : une convenance, une vertu de pure forme. La parabole tient lieu d’avertissement. Les chrétiens ne doivent pas s’y laisser prendre. Ce n’est pas le discours qu’ils tiennent qui est décisif, mais l’accueil que chacun réserve à la Parole de Dieu et la mise en pratique de cette Parole (l’obéissance effective) dans toutes les sphères de sa vie.

Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : « Seigneur ! Seigneur ! » qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. (Mt 7. 21)

Que devons-nous faire ? (Ac 2.37)
Quel enseignement tirerons-nous de cette parabole ? Que nous dit-elle de la vie spirituelle ? Que Dieu est comme ce père qui a deux fils désobéissants, chacun l’étant à sa manière. L’un, en refusant d’emblée le commandement de Dieu, en refusant de se soumettre à Sa volonté. Il s’agit d’un refus net, clairement articulé, perçu comme un affront et un déshonneur à l’époque. Le premier fils refuse Dieu en refusant son commandement. Comme il reviendra à Dieu en se ravisant et en obéissant à son commandement. Ce point mérite d’être souligné à grands traits. Il contraste avec une mentalité, largement répandue aujourd’hui, qui considère le fait d’entretenir une « relation avec Dieu » comme une démonstration suffisante de vie chrétienne. Comme si cette relation n’était en aucune façon affectée par notre désobéissance effective à son commandement. Il est juste de rappeler, avec Bonhoeffer, qu’on ne peut pas trouver la communion avec Dieu tout en se dérobant sciemment à son commandement, et que celui qui n’obéit pas ne peut pas croire (cf. Le prix de la grâce, p. 41). Juste et utile de rappeler que le baptême de Jean marquait un retour au commandement de Dieu, et par là-même à la foi en Dieu. Comme le fils repenti s’en va travailler à la vigne. Il entre dans l’obéissance et, en elle, se réconcilie avec son père. C’est un permanent appel à la repentance.

L’autre fils accepte volontiers le commandement de Dieu, si l’on en croit sa profession. Il se montre disposé à faire la volonté de Dieu, volontaire et empressé. Comme un bon et fidèle serviteur l’est à satisfaire les désirs de son maître. Il emploi précisément le terme kurios, seigneur ou maître, pour caractériser son rapport avec son propre père. Le terme et ses représentations sont des façons légitimes de représenter le rapport des croyants avec leur Dieu. Quelques paraboles du même évangile s’en inspirent (cf. 18.23ss ; 24.45ss ; 25.14ss).

La Parabole des Deux Fils, par Andrey Mironov

Dieu n’est pas notre égal, et sous le rapport des responsabilités qu’il nous a confiées, nous somme bien ses serviteurs. Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car je le suis, déclare Jésus (Jn 13.13). Cependant, je suis parmi vous comme celui qui sert. (Lc 22.27) Mais dans le présent contexte, il devrait céder la place à l’araméen abba, papa, que l’enfant adresse à son père qu’il aime. Si Dieu se concevait comme le Père bienveillant que prêche Jésus. Ce fils se présente comme l’humble serviteur du Seigneur, alors qu’il ne fait pas sa volonté. La réponse qu’il donne à Dieu est une politesse, une formalité sans réelle signification, puisqu’elle n’est pas authentique. Mots creux et babillages sans lendemains. Acte religieux de pure forme. Le second fils est bien est le type du religieux. Et le piège qui lui est tendu et dans lequel il est tombé est tendu à tous les religieux du monde.

Il consiste à dire à Dieu ce qu’il convient de lui dire, ce qui est bon et bienséant de dire à l’Être le plus grand qui puisse se concevoir. Surtout lorsqu’on s’adresse à lui en tant que croyant désireux de l’honorer. Il y a les choses qui se disent et celles qui ne se disent pas. On peut lui dire : Dirige, je te prie, mes pas dans tes voies ; je veux faire ta volonté. C’est très bien. Mais peut-on vraiment lui dire : Je ne veux pas faire ta volonté, pour telle ou telle raison ? On peut lui dire : Je t’aime ! C’est bien. Mais peut-on lui dire : Je ne t’aime pas ? Si tel est l’état de notre cœur… Que préférons-nous en tant que parents ? Que notre enfant nous réponde avec des politesses, où qu’il nous dise ce qu’il pense et ressent vraiment ? Que préférons-nous ? Qu’il joue l’enfant sage en notre présence, ou qu’il développe une relation de vérité et de confiance avec ses parents, qui l’aiment et poursuivent son bien ? Or, cette relation n’est possible que dans la transparence et, implicitement, la confiance, la foi. Elle n’est possible que dans l’expression de la vérité. Le premier fils répond à son père : Je ne veux pas. Sa réponse est conforme à la disposition de son cœur. Si cette réponse peut contrarier le père, elle ne lui fait pas l’offense de lui refuser la vérité. Et parce qu’elle ose la vérité, elle recèle de grandes promesses. La chose étant dite, il pourra toujours se raviser et entrer dans l’obéissance. Le second fils répond à son père ce que lui dicte la convenance : Me (voici), Seigneur ! Mais son cœur n’a pas de telles dispositions. Il n’obéira pas à l’ordre donné. En s’adressant de cette manière à son père, il se trouve à lui mentir et à se mentir à lui-même. Il se présente comme obéissant, et se croit tel, alors qu’il ne l’est pas. Puisqu’il se se croit juste, il lui sera d’autant plus difficile de faire sa techouva, repentance, pour entrer effectivement dans l’obéissance. Comme il ne voit pas sa désobéissance, il ne voit pas son besoin de repentance. Sa résistance est cachée sous la robe de la religion et peut y rester longtemps.

Graphou

Lectures complémentaires :

Luc 15. 3-7 ; Psaumes 51 ; Galates 3. 23 – 4.7