Le Jour de l’Expiation au Sanctuaire de Jérusalem

Heureux celui dont la transgression est pardonnée, dont le péché est couvert ! Heureux l’homme à qui le Seigneur ne tient pas compte de la faute, et dans l’esprit duquel il n’y a point de tromperie ! (Ps 32.1-2)

Cette exclamation de David témoigne du grand prix qu’il attachait au pardon divin. À travers les pages de la Bible, l’humanité apparaît comme une race indocile et en état de conflit perpétuel avec le caractère sacré de Dieu, conflit qui s’exprime essentiellement dans sa résistance à la loi de Dieu. Cette question n’est jamais prise à la légère. Pour que le pardon soit accordé et que la faute soit effacée, il ne saurait être question de nier le mal, ni de le minimiser, ni de le contourner par un recours de type romantique au caractère débonnaire du Créateur. Dans la Bible, le pardon est le fruit d’une rencontre entre l’amour et la justice de Dieu, et réclame du croyant qu’il prenne en charge de ces deux réalités.

C’est là pour vous une prescription perpétuelle : le dixième jour du septième mois, vous vous priverez, vous ne ferez aucun travail, ni l’autochtone, ni l’immigré qui séjourne au milieu de vous. Car en ce jour on fera l’expiation sur vous, pour vous purifier : vous serez purs de tous vos péchés devant le Seigneur. (Lv 16. 29-30)

Le Jour de l’Expiation (Yom Kippour), tout le peuple se rassemblait devant le Sanctuaire de Jérusalem pour y recevoir le pardon de ses fautes. La participation à cette fête dépassait de loin celle des autres fêtes. Dans la Diaspora, les synagogues étaient remplies à capacité. Tous les cœurs se tournaient alors vers Jérusalem et son Temple où était scellé le sort de chaque Juif. Car c’est en ce lieu, et en ce lieu seulement, qu’étaient offerts les sacrifices pour l’expiation des péchés d'Israël. Et c’est en ce jour seulement que le grand prêtre revêtait la tunique de lin et qu’il pénétrait derrière le voile, dans la partie la plus sacrée du Sanctuaire, avec le sang des sacrifices. Le moment était redoutable et commandait la plus grande vigilance. Les plus avisés parmi les fidèles s’y étaient préparés depuis plus d’un mois en contrition et repentance. Mais depuis le premier du mois, depuis Rosh HaChana, les préparatifs s’étaient intensifiés et les appels au repentir étaient devenus pressants.

La préparation du grand prêtre (Cohén gadol) pour l’office de Kippour n’était pas une petite affaire. Car sur lui reposait la responsabilité du rituel censé procurer le pardon à toute la nation. Si par malheur il arrivait que son office ne soit pas agréé de Dieu, la nation devrait entrer dans l’année nouvelle sous le poids de ses fautes. L’anticipation d’un face à face avec Dieu suscitait les plus grandes craintes. Pour éviter le pire, les Juifs formaient un grand prêtre de réserve qui devait se tenir prêt à remplacer le réprouvé.

La pureté du sacerdoce et du rite sacrificiel était vue comme une condition essentielle à l’obtention du pardon divin. Aussi, le grand prêtre devait-il revêtir un vêtement réservé à l’événement, vêtement tissé d’une seule fibre de lin (symbolisant de pureté) et d’une blancheur éclatante (symbolisant la justice parfaite qui était exigée du sacerdoce devant procurer la réconciliation). Mais avant de revêtir le vêtement de justice, le grand prêtre devait s’immerger lui même entièrement dans l’eau en geste de consécration à Dieu. Au temps de Jésus, on avait multiplié les ablutions rituelles. Le grand prêtre de l’époque devait se laver lui-même pas moins de cinq fois durant le service de Kippour.

Le sacrifice pour les fautes du prêtre : Avant de présenter le sacrifice pour les fautes du peuple, le grand prêtre devait présenter un sacrifice pour ses propres péchés et ceux de sa famille. Il posait alors la main sur la tête d’un jeune taureau et récitait une confession pour lui et sa famille. Ce sacrifice devait être offert en expiation de toute faute qui pouvait lui être imputée, de près ou de loin, une étape essentielle à l’office de Kippour, sans quoi sa culpabilité ne manquerait pas de s’interposer entre Dieu et le sacrifice présenté pour la nation. Lors de cette confession, il prononçait par trois fois le nom ineffable, IHVH, nom qui ne lui était permis de prononcer en aucune autre occasion :

Je te prie, ô IHVH ! J’ai fait ce qui est mal, j’ai transgressé ta Loi, j’ai péché devant ta face, moi et ma maison; je te prie, ô IHVH ! Pardonne, je te prie, les iniquités, les transgressions et les péchés que j’ai malencontreusement commis devant ta face, moi et ma maison, conformément à ce qui est écrit dans la loi de Moïse, ton serviteur; parce qu’en ce jour sera fait l’expiation pour vous, afin de vous purifier : vous serez purifiés de tous vos péchés devant IHVH. (Yoma 3.8)

Le jeune taureau était sacrifié (Lv 16.11). Le grand prêtre prélevait de l’autel de la braise avec des pincettes et prenait avec lui deux poignées de parfum aromatique en poudre, qu’il brûlait ensuite dans le Sanctuaire, au-delà du voile (ibid. 16.12-13). La combustion du parfum aromatique devait produire un écran protecteur entre le siège de la majesté du Seigneur et le prêtre,

afin que sa vie soit épargnée. C’est un principe constant dans la Bible hébraïque que l’on ne peut voir Dieu sans mourir (Ex 33.20). Cela fait, il pouvait pénétrer dans le lieu Très-Saint pour faire l’aspersion du sang des sacrifices. En dépit de toutes ces précautions et du sacrifice offert pour expier les fautes du prêtre, les sages d’Israël n’ont cessé de s’étonner de la possibilité pour le grand prêtre, même en ce jour unique, de paraître devant Dieu.

Le sacrifice pour les fautes d’Israël : Une fois purifié de ses fautes, le grand prêtre devait présenter le sacrifice pour l’expiation des fautes d’Israël :

Il recevra de la communauté des Israélites deux boucs en sacrifices pour le péché et un bélier pour l’holocauste (16.5). Il prendra les deux boucs et les placera devant le Seigneur, à l’entrée de la tente de la Rencontre. Aaron tirera au sort les deux boucs : un sort pour le Seigneur et un sort pour Azazel1. Aaron présentera le bouc sur lequel est tombé le sort pour le Seigneur et il l’offrira en sacrifice pour le péché. Quant au bouc sur lequel est tombé le sort pour Azazel, on le placera vivant devant le Seigneur, afin de faire l’expiation sur lui et de l’envoyer dans le désert, pour Azazel (16.7-10). Il immolera le bouc du sacrifice pour le péché du peuple et il en apportera le sang au-delà du voile (16.15).

Il était entendu que les deux boucs fournis par la communauté seraient identiques et sans défauts. L’offrande de ces boucs jumeaux était considérée comme un seul sacrifice, les deux boucs représentant deux faces inaliénables de la réconciliation : la prix versé pour le rachat des fautes d’Israël et l’enlèvement complet de celles-ci. Dans le cas du premier bouc, la valeur rituelle accordée au sang répandu, signe de la vie donnée, était déterminante. Quant au second bouc, il était chassé dans le désert, emportant sur lui, et ce jusqu’à la destruction, le péché d’Israël :  

Aaron posera les deux mains sur la tête du bouc vivant et confessera sur lui toutes les fautes des Israélites et toutes leurs transgressions, tous leurs péchés; il les mettra sur la tête du bouc, puis l’enverra dans le désert, par l’intermédiaire d’un homme disponible. Le bouc sera chargé de toutes leurs fautes et les emportera vers une terre inaccessible; ainsi on enverra le bouc dans le désert (Lv 16. 21-22).

La Bible ne cesse d’affirmer que le péché sépare de la présence de Dieu et conduit l’âme à sa perte. Le bouc émissaire pourrait incarner cette destinée tragique. Mais un détail de la tradition orale juive (la Michna) donne à penser que ce rituel visait avant tout à faire la démonstration du pardon obtenu :

Un morceau d’écharpe écarlate était attaché aux portes du Temple avant que le bouc émissaire ne soit chassé au désert. L’écharpe devait tourner du rouge au blanc dès que le bouc émissaire atteignait la falaise et y trouvait la mort, signalant au peuple que Dieu avait accepté son sacrifice et que ses péchés étaient pardonnés. Ce symbolisme s’appuyait sur un passage d’Ésaïe qui disait : « Venez, je vous prie, et argumentons, dit le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, ils deviendraient blancs comme la neige; quand ils seraient rouges comme le cramoisi, ils deviendraient comme de la laine » (Es 1.18). La Mishna raconte que quelque quarante années avant la destruction du Temple (survenue en l’an 70 de notre ère), l’écharpe a cessé de tourner au blanc. Or, cela nous ramène aux alentours de l’an 30, date présumée de la mort du Christ2. »


1. Azazel : nom propre dont le sens est discuté. Pour certains, il désigne le nom d’une falaise d’où le bouc devait être jeté pour trouver la mort (Yoma 63a ; Targoum Yonathan sur Lv 16.10 ; Sifra ; Rashi ; Haketav VeHaKabbalah) ; pour d’autres, il s’agit d’un esprit du désert (Pirqé de Rabbi Éliézer 46 ; Rambam ; Bachya ; Chizzkuni ; Zohar 3. 63a). Nous suivons la Septante, qui a retenu le sens de bouc émissaire.

2. Mitch et Zhava GLASER, The Fall Feasts of Israel, Moody Press, Chicago, 1987, p. 104.


Le Jour du Grand pardon (suite)