Parasha Bé-houqotaï et Marc

Voyons d’abord comment cette lecture de la Torah et le texte de Marc qui lui est jumelé s’inscrivent dans le calendrier de la communauté d’origine. Bé-houqotaï est lue le 30 Iyyar, soit avant Chavouôt, Pentecôte, conformément à la règle talmudique. Le lendemain, 1er Sivân, Marc 3. 13-15 (le choix des Douze) est donné à apprendre, et ainsi de suite jusqu’aux versets 28-30 le 6 Sivân. Cet ensemble a deux volets : l’institution des Douze (13-19) et l’affaire des blasphèmes contre Jésus et l’Esprit saint (20-30). Le 6 Sivân, c’est Chavouôt pour la majorité des Juifs, selon la règle des maîtres pharisiens. La Pentecôte essénienne est célébrée plus tard, le 15 du mois (cf. Jub XV,1). Voici comment j’ai distribué le texte sur la semaine (EC, p. 168-69) :

Jour 1 : A. Jésus gravit la montagne et appelle les Douze – B. Mission des Douze. | Jour 2 : A. Établissement des Douze – B. Les noms.
| Jour 3 : A. Retour à la maison et pression de la foule – B. Réactions de la parenté de Jésus et des scribes. | Jour 4 : A. Jésus questionne : Satan peut-il chasser Satan ? – B. Première comparaison : le royaume et la maison divisés. | Jour 5 : A. Jésus répond : Satan ne peut se chasser lui-même – B. Seconde comparaison : la maison de l’homme fort dévalisée. | Jour 6 : A. Le pardon des péchés et des blasphèmes – B. Le blasphème sans rémission.

Comme on pourra le constater, cette semaine de mémorisation ne laisse pas de place à une Pentecôte célébrée le 6. En effet, il est de règle pour la distribution du texte dans le calendrier que toutes les fêtes légales et les sabbats soient chômés. Les catéchumènes n’apprennent rien ces jours-là (EC, p. 97). La Pentecôte de Marc tombera le 15 du mois, après la lecture de Nasso (Nb 4.21 et suiv.). Il y a tout de même un jour spécial dans la première semaine de Sivân : le 1er du mois marque le souvenir de l’arrivée d’Israël au Sinaï et la montée de Moïse sur la montagne, ce qui place l’institution des Douze dans la référence à l’Alliance : « Le troisième mois de leur sortie d’Égypte, en ce jour, les Israélites arrivent au désert du Sinaï. » (Ex 19.1) Ce jour (ba-yom ha-zèh) se référant à Rosh Hodesh, la lunaison de Sivân. Ainsi le livre des Jubilés, XIV,1, situe-t-il la promesse et l’alliance avec Abram (Gn 15) au début du troisième mois. L’ancrage est le même pour tous, quelque fut le calendrier suivi.

Moïse monta vers Dieu ; le Seigneur l’appela de la montagne et lui dit : Voici ce que tu diras à la maison de Jacob, ce que tu annonceras aux Israélites : Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Égypte : je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait venir à moi. Maintenant, si vous m’écoutez et si vous gardez mon alliance, vous serez mon bien propre parmi tous les peuples – car toute la terre m’appartient. Quant à vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. Voilà ce que tu diras aux Israélites. (Ex 19. 3-6)

Le Seigneur appelle Moïse de la montagne, lui rappelle les signes de l’élection d’Israël, qu’il a fait venir vers lui pour en faire son peuple, un royaume de prêtres, une nation qui lui est consacrée. Tous ces éléments sont réunis dans la bouchée du 1er Sivân : « Il monte ensuite sur la montagne ; il appelle ceux qu’il voulait, et ils vinrent à lui. Il en choisit douze, à qui il donna aussi le nom d’apôtres, pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer, avec l’autorité pour chasser les démons. » (Mc 3. 13-14) Tout comme Yahvé fit venir à lui Israël et établit son alliance avec lui pour en faire un peuple qui lui est propre, un royaume de prêtres (terme qui implique une vocation et une mission au bénéfice du monde), ainsi les Douze sont choisis et établis par Jésus pour être ses émissaires dans le monde et y porter le message et y manifester son autorité. C’est cette Écriture que Pierre devait avoir en tête lorsqu’il dit aux chrétiens « vous êtes une lignée choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis pour que vous annonciez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à son étonnante lumière » (1P 2.9). Cette ligne est le commentaire d’Exode 19 et de Marc 3. L’appel des Douze marque donc un nouveau commencement dans l’histoire de la relation entre Dieu et l’homme.

L’expression « pour qu’ils soient avec lui », qu’on pourrait transcrire par « afin qu’ils lui soient dédiés », me rappelle un épisode du livre des Actes. Pierre et Jean sont mis aux arrêts par les Sadducéens pour avoir proclamé le Christ dans la cour du Temple. Le lendemain, ils comparaissent devant les chefs religieux qui leur demandent de quel droit ils agissent de la sorte. Pierre leur répond sans détours que c’est par le nom de Jésus-Christ le Nazoréen, celui qu’ils ont crucifié, qu’ils proclament et opèrent des guérisons.

Devant l’assurance de Pierre et de Jean, les chefs sont étonnés compte tenu que ce sont « des gens du peuple sans instruction ». Luc ajoute : « Ils reconnaissaient en eux ceux qui étaient avec Jésus. » (Ac 4.13) L’expression désigne beaucoup plus qu’une simple identification visuelle. C’est le caractère de Jésus, sa force, son autorité, qu’ils reconnaissent en Pierre et Jean. Alors que ces hommes du peuple auraient dû baisser les yeux et frémir en leur présence, ils se tiennent bien droits et répondent avec aplomb. Être avec Jésus, c’est lui être si étroitement associé que c’est sa personne et son autorité qui s’expriment à travers nous.

Il en choisit (poiéo) douze… Le verbe grec se traduit par faire, produire, construire, former ou façonner. Ainsi certains traduisent, il en établit, en institua, douze. Le verbe fait écho à cette phrase de la Genèse : « Le Seigneur Dieu forma (banah) une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme. » (Gn 2.22) Le récit de la formation d’Ève doit être revu dans la perspective typologique qui était celle de l’Apôtre. Commentant le texte d’institution du mariage, Genèse 2.24, Paul déclare : « Il y a là un grand mystère ; je dis, moi, qu’il se rapporte au Christ et à l’Église. » (Ep 5.32) C’est qu’il voyait dans les figures d’Adam et Ève un type du Christ et de son Église. De même qu’Ève est faite d’un côté d’Adam, l’Église l’est du Christ, de telle sorte qu’il peut dire à l’instar du premier homme : « Cette fois c’est l’os de mes os, la chair de ma chair. Celle-ci, on l’appelera ‘femme’ (îshsha), car c’est de l’homme (îsh) qu’elle a été prise. » (Gn 2.23) L’exclamation exprime avec force la reconnaissance d’un lien originel et indissoluble entre le Messie et la Communauté qui est issue de lui. L’Église est tirée du Christ, comme la femme fut tirée de l’Adam primordial. Selon Jean Chrysostome, tout comme la femme fut tirée du côté d’Adam, tandis qu’il était endormis, l’Église a été tirée du côté du Christ alors qu’il était mort.

Ce qui ressort clairement du texte de Marc 3. 13-14, appris le 1er Sivân, c’est qu’il est question d’une refondation du peuple en alliance avec Dieu et cela sur le fondement Jésus-Christ (cf. 1Co 3.11). Ces douze témoins deviendront serviteurs de la Parole (Lc 1.2). Leur témoignage se fondera sur ce qu’ils auront « vu et entendu » (Ac 4.20) et c’est au nom de leur maître qu’ils opéreront des délivrances et des guérisons (ibid. 4. 17-18). Le témoignage fondateur est le privilège des disciples de la première heure, ceux qui ont suivi son ministère depuis le baptême jusqu’à l’ascension (ibid. 1. 21-22).

Il fit les douze : Simon, à qui il attribua le nom de Pierre…

Les premiers nommés sont les premiers appelés dans les évangiles. Il n’est pas sans valeur de retrouver les noms hébreux sous les formes grecques et latines de nos traductions. Les évangélistes ont transcrit les noms en grec, qui furent retranscrits en latin. Si bien que nous nous sommes retrouvés avec des apôtres à la pierre-jean-jacques, des noms qui ont fait belle carrière en civilisation chrétienne, mais qui nous ont fait perdre la saveur juive des évangiles. Je crois qu’il est important de réaliser que Pierre, Pétros, Képha, portait le nom juif de Shi’môn, que Jacques s’appelait Ia’acob (prononcer Yacov), et Jean, Iohanân (h guttural), ces derniers étant bénéi Zabdi (fils de Zébédée). Ces noms ramènent le christianisme au bercail. Pierre est toujours nommé en premier, quoique Matthieu soit le seul à le souligner par l’emploi de protos, le premier. Il est aussi le seul à rapporter la parole, Moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je construirai mon église, etc.

Le récit de l’institution des Douze coïncide parfaitement avec le 1er Sivân dans le calendrier des Jubilés (cf. EC, p 168-170). Le récit des calomnies proférées contre Jésus, quant à lui, répond aux lectures de la Torah et des Prophètes. Il leur est relié par les thèmes de la résistance obstinée à Dieu et de la condition du pardon de l’offense d’Israël, comme nous le verrons.


L'attitude des gens de sa parenté (suite)