L’attitude des gens de sa parenté

Puis il revient à la maison, et la foule se rassemble encore : ils ne pouvaient pas même manger. À cette nouvelle, les gens de sa parenté sortirent pour se saisir de lui, car ils disaient : Il a perdu la raison. (3. 20-21)

La dernière mention d’un retour de Jésus à la maison (2.2) a donné lieu à la scène des scribes qui estimaient que Jésus avait blasphémé Dieu en déclarant au paralytique que ses péchés lui étaient pardonnés. Là encore, une grande foule s’était rassemblée. Cette fois-ci, Jésus et ses disciples sont débordés au point de ne pouvoir s’arrêter pour manger. Les gens de sa parenté l’apprennent et s’en alarment. Mais qui sont ces gens ? Le texte est assez réservé à ce sujet. Le grec oi par’autou signifie ses gens ou les siens. Para, suivi du génitif, indique le point de départ, l’origine, ce dont quelque chose est issue. Il traduit l’hébreu min, qui indique aussi l’origine (Claude Tresmontant). La Bible de Jérusalem traduit par les siens, Darby par ses proches, Segond par les gens de sa parenté. L’entrée en scène de sa mère et ses frères, à la péricope suivante, incite à identifier ces proches à des parents ou des frères. Pour mon propos, les siens ou ses proches suffira. Il s’agit de gens parmi les Juifs qui lui sont étroitement associés.

Qu’est-ce qui trouble ces gens ? Difficile à dire. Il semble que la situation dans laquelle Jésus s’est fourré leur paraît déraisonnable, inconvenante, ou tellement excessive que c’est piété et charité que d’y mettre un terme et de le ramener au plus vite au pays du bon sens. « Car ils disaient : il a perdu la raison. » Existèmi, perdre la raison, être hors de sens. Paul utilise le terme dans 2 Corinthiens pour décrire la passion débordante des apôtres, passion qui les pousse à tout endurer et tout oser pour la proclamation de l’Évangile (cf. 4. 7-15) :

En effet, si nous avons perdu la raison (existèmi), c’est pour Dieu ; et si nous sommes raisonnables, c’est pour vous. Car l’amour du Christ nous presse, nous qui avons discerné ceci : un seul est mort pour tous, donc tous sont morts ; et s’il est mort pour tous, c’est afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et s’est réveillé pour eux. Ainsi, nous, dès maintenant, nous ne connaissons personne selon la chair ; même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière. Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle. Ce qui est ancien est passé : il y a du nouveau. (2 Co 5. 13-17)

Dans ces lignes, il est question d’un changement complet de registre suite à la prise de conscience de la portée universelle de la mort du Christ. En elle, c’est la totalité du monde ancien qui est mort, avec ses mentalités et ses attitudes, pour faire place à un monde nouveau dans lequel plus personne ne vit pour lui-même, mais pour le Christ. Plus personne ne se connait selon sa filiation naturelle ou culturelle. Si le Christ fut connu de cette manière, il ne l’est plus. « Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle. » Une grande page a été tournée et toutes ces choses – qui passionnent tant les hommes – sont choses du passé. N’est-ce pas fou ? N’est-ce pas déraisonnable ? N’est-ce pas pousser l’affaire trop loin ? « Si nous avons perdu la raison, c’est pour Dieu. »

L’attitude des scribes de Jérusalem

Les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : Il a Béelzéboul ; c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons ! (v. 22)

La réaction des scribes suit aussitôt celle des proches de Jésus. Suivant notre distribution du texte (ci-haut), elles étaient apprises le même jour. Il est évident que l’évangéliste les mets en parallèle. D’autant qu’il est seul à rapporter la réaction des proches de Jésus dans ce contexte (cf. Mt 12.24 ; Lc 11.15).

Les gens de sa parenté disaient : Il a perdu la raison.
Les scribes de Jérusalem disaient : Il a Béelzéboul.

Les groupes doivent représenter des postures adoptées et maintenues à l’égard de Jésus, ses disciples et leur proclamation, aux jours de la création du cycle de Marc, autrement le récit n’aurait eu que peu d’intérêt. La comparaison entre les évangiles appuie cette idée.

Chez Matthieu, ce sont les pharisiens qui prononcent l’accusation de collusion avec le prince des démons. Chez Luc, ce sont les témoins anonymes d’un exorcisme. Il s’agit donc d’une idée qui avait cours parmi les chefs et le peuple juif pour « expliquer » le phénomène Jésus. Dans notre texte, les scribes (sopherîm) représentent aisément les savants du judaïsme, les interprètes autorisés de la Loi, ayant charge d’instruire le peuple des voies de Dieu. L’explication avancée par ces scribes tracera le sillon des opinions sur Jésus dans la tradition juive. D’après elle, Jésus aurait été condamné « pour avoir pratiqué la magie et trompé et égaré Israël » (Tb, Sanhédrine, 43a). Les rares références à Jésus dans le Talmud le dépeignent en mauvais élève, en adepte de la magie, en fou ou syncrétiste. De telles idées ont circulé parmi les Juifs au temps de la création de l’évangile de Jean (7. 20, 47 ; 10.20).

Mais qui devrait-on voir derrière la désignation des siens, de ses proches ? Là, ce n’est pas évident. À mon avis, cette parenté de Jésus pouvait évoquer un certain nombre de Juifs croyants, mais néanmoins scandalisés par la folie ou la démesure de l’Évangile de Jésus-Christ et désireux de le ramener dans l'enclave du judaïsme. Ces scandalisés, qu’on désigne comme « judaïsants », apparaissent à différents moments du récit des Actes (11.3 ; 15. 1, 5 ; 21. 20-21) et dans les épîtres (Ga 2.4 ; 4.17 ; 5.8 ; Col 2. 1-19 ; 1Tm 1. 6-8).

La réponse de Jésus

Il les appela et se mit à leur dire, en paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ? Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut tenir ; et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut tenir. Si donc le Satan se dresse contre lui-même, il est divisé et il ne peut tenir : c’en est fini de lui. Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens sans avoir d’abord lié cet homme fort ; alors seulement il pillera sa maison. (v. 23-27)

La réplique est adressée aux scribes : « Comment le satan peut-il chasser le satan ? » Un fois de plus, Jésus a recours à la comparaison pour faire comprendre. La parabole s’appuie sur l’ordre de la vie ordinaire pour faire comprendre l’ordre des réalités spirituelles, pour lequel ordre nous sommes lents à comprendre. Il y a deux comparaisons : 1) le royaume divisé contre lui-même et la maison divisée contre elle-même ; 2) la maison de l’homme fort dévalisée. Jésus réfute l’accusation par un raisonnement par l’absurde (reductio ad absurdum). Il consiste dans ce cas à faire ressortir que la proposition conduit à des conséquences absurdes car impossibles, puisqu’elles contredisent des principes admis comme vrais. D’une manière générale, lorsqu’une personne intelligente a recours à une proposition absurde pour faire valoir une idée, c’est un signe que l’idée n’a pas grand chose à voir avec les faits ou la raison et beaucoup à voir avec les désirs de son cœur. Jésus répond à l’accusation délirante des scribes pour montrer qu’elle ne tient pas debout. Si Satan se dressait contre lui-même, son entreprise ne ferait pas long feu. L’idée même est absurde. D’autant qu’elle est formulée par les plus instruits des Juifs, les guides spirituels d’Israël.


La leçon tirée de tout cela (suite)