Jésus connaît les pensées de l’homme, comme l’épisode du paralytique de Capharnaüm nous l’a montré (cf. Aharè môt et Marc). Il n’a pas envie de laisser les choses traîner. Prenant le taureau par les cornes, il demande à l’homme à la main desséchée de se dresser au milieu de l’assemblée. Il est entendu que l’homme s’exécute. Parasha Bé-har en tête, nous ne pouvons passer outre à la portée symbolique du geste. Jésus met le pauvre, le malheureux, le frère à la main chancelante, bien en évidence au milieu de l’assemblée du sabbat, comme pour rappeler que c’est lui qui devrait en constituer le centre d’attention. La parasha Bé-har insiste beaucoup sur le devoir de porter secours au pauvre : « Si ton frère devient pauvre chez toi et que les ressources lui manquent [que sa main chancelle], tu le soutiendras, même si c’est un immigré ou un résident temporaire, afin qu’il puisse vivre chez toi. » (Lv 25.35 – cf. v. 25, 39, 47) ‘Les pauvres et les déshérités sont au centre des préoccupations des années sabbatique et jubilaire (cf. Ex 23.11). Les sabbats d’Israël devaient contribuer à la sauvegarde du caractère humain de la société juive, en aménageant un espace et un temps pour la solidarité et la compassion, sans plus se référer aux impératifs économiques et à la loi de compétition.’ (cf. La chémitta et le yovèl).

Question de vie ou de mort

Puis il leur dit : Qu’est-ce qui est permis, un jour de sabbat ? Est-ce de faire du bien ou de faire du mal, de sauver ou de tuer ? Mais ils gardaient le silence. (3.4)

Pourquoi Jésus leur pose-t-il cette question ? De première évidence, elle adresse le « problème » que les pharisiens ont posé et qu’ils ont mis tant d’expertise à résoudre : Qu’est-ce qui est permis et interdit un jour de sabbat ? La Torah interdit le travail, certes, mais qu’est-ce qui constitue un travail, précisément. S’amorce alors l’examen méticuleux et la pesée des moindres gestes de la vie courante afin de circonscrire l’interdit. Mais la parole de Jésus est différente. Il questionne les maîtres sur ce qui est permis un jour de sabbat et non sur ce qui y est interdit. Il met volontairement l’accent sur les libertés que les sabbats devraient procurer, au lieu de fixer l’attention sur ses restrictions. Or faire cela, c’est ramener le débat sur la question du sens, du but, de la finalité (le télos) des sabbats d’Israël. Les restrictions sabbatiques ne sont que les conditions nécessaires à l’atteinte d’un but, d’un idéal élevé et bénéfique à l’ensemble de la communauté. « Vous consacrerez la cinquantième année et vous proclamerez la libération dans le pays, pour tous ses habitants… » (Lv 25.10)  Il s’agit de libérer une humanité soumise aux dures réalités du labeur incessant, de l’asservissement, de l’humiliation, de l’endettement, du chacun-pour-soi, des inégalités sociales, etc. Les maîtres du judaïsme avaient-ils perdu le chemin du sabbat en se lançant si résolument à la chasse aux interdits ?

Jésus va plus loin. Il demande s’il est permis de faire du bien ou du mal, de sauver ou de tuer, un jour de sabbat ? Jésus redirige l’attention sur l’enjeu éthique. Les pharisiens se demandent quelles sont les activités qui profanent le sabbat. Jésus leur demande quelle conduite morale convient au sabbat. Est-ce un jour pour faire le bien ou le mal ?

Guérison de l'homme à la main desséchée, par James Tissot
Poser ce genre de question, c’est y répondre. Aucun rabbi n’oserait dire qu’il est permis de faire du mal et de tuer un jour sabbat. Cela va de soi. Mais c’est justement le genre de question à laquelle on ne peut répondre sans abandonner, du coup, sa propre position. Elle en expose l’absurdité, le caractère insoutenable. Seul le bien convient au sabbat. C’est jour de salut, un jour pour se faire le rédempteur de son compagnon, ce que les Israélites devaient être prêts à faire pour tirer un frère du pétrin : « Si ton frère devient pauvre et doit vendre une portion de sa propriété, son rédempteur (goèl), son parent proche, pourra venir reprendre ce que son frère a vendu. » (Lv 25.25) C’est devoir moral que de porter secours au malheureux ; pouvoir le faire et ne pas le faire, c’est faire le mal : « Si ton frère devient pauvre chez toi et que sa main chancelle, tu le soutiendras… » (ibid. v. 35) « Si donc quelqu’un sait faire le bien et ne le fait pas, c’est un péché pour lui. » (Jc 4.17) S’il faut parler de ce qui profane le sabbat, ‘le bien que nous refusons de faire ne le profane pas moins que les mauvaises actions’ (Alan Cole).

Le silence des pharisiens montre que leurs intentions sont en droite contradiction avec l’enseignement de la parasha Bé-har. Le « tu le soutiendras » attaché à Es 35.3 dans l’ancienne liturgie synagogale : « fortifiez les mains languissantes et affermissez les genoux qui chancellent ; dites à ceux dont le cœur palpite : Fortifiez-vous, soyez sans crainte : Voici votre Dieu ! » Ouverture d’homélie pour le présent séder3, Pr 29.7 : « Le juste connaît la cause des pauvres ; le méchant ne saisit pas cette connaissance. » Lévitique Rabba, 34.1 : Ouverture, Ps 41.1-3 : « Heureux celui qui a des égards pour le faible ! Au jour du malheur le Seigneur le délivre... » Le souci du Seigneur pour la cause du pauvre est l’un des grands thèmes de la Bible. Le devoir d’entraide est sans cesse rappelé. Les maîtres du judaïsme ne pouvaient l’ignorer.

Les deux sentiments des Jésus

–––––––––––––––––––

3. Séder : section de lecture, suivant la vieille coutume du Cycle Triennal palestinien.