Lecture de la Torah :

Le huitième jour, Moïse appela Aaron et ses fils, ainsi que les anciens d’Israël. Il dit à Aaron : Prends un taurillon en sacrifice pour le péché et un bélier pour l’holocauste, l’un et l’autre sans défaut, et présente-les devant le SEIGNEUR. (Lv 9. 1-2)

Gardons à l’esprit le caractère exemplaire de ce premier office sacerdotal du huitième jour. Si le chiffre sept se réfère à l’ordre du monde, à la création actuelle (les sept jours de la création), le chiffre huit représente un ordre de réalité qui transcende le monde, un état de sainteté supérieur, soit la perfection du monde-à-venir (cf. Ap 21). Il représente un état idéal (Cf. page le huitième jour).

Voici ce que le SEIGNEUR a ordonné ; faites-le, et la gloire du SEIGNEUR va vous apparaître. (v. 6)

Aaron offre son présent et celui du peuple en tout point « comme Moïse l’avait ordonné » (v. 21). Le service sacrificiel est suivi d’une bénédiction :

Moïse et Aaron entrèrent dans la tente de la Rencontre. Lorsqu’ils en sortirent, ils bénirent le peuple, et la gloire du SEIGNEUR apparut à tout le peuple. (v. 23)

Cette épiphanie est conforme à ce que Moïse avait promis : « Aujourd’hui, le Seigneur va vous apparaître. » (v. 4)

Et un feu sortit de devant le SEIGNEUR et dévora sur l’autel l’holocauste et les graisses. Tout le peuple le vit ; ils poussèrent des cris de joie et tombèrent face contre terre. (v. 24)

La Bible grecque offre une variante : « … et tout le peuple vit et fut frappé de stupeur (éxéstê), et ils tombèrent sur la face. » Existemi indique la stupeur ou une forte émotion, rendu par le verbe hébreu harad, trembler : « … tout le peuple qui était dans le camp se mit à trembler » (Ex 19.16).

Ainsi dans Mc 1.27 : « Tous furent saisis de stupeur (thambéo) de sorte qu’ils débattaient entre eux : Qu’est-ce que ceci ? » Nous reviendrons sur ces mots plus tard.

Comme nous l’avons souligné, c’est le premier service d’Aaron, un service exemplaire. Toutefois, il est aussitôt suivi d’une faute, qui ne sera pas moins exemplaire :

Nadab et Abihou, fils d’Aaron, prirent chacun une cassolette, y mirent du feu et placèrent de l’encens dessus ; ils présentèrent devant le SEIGNEUR un feu étranger, qu’il ne leur avait pas ordonné. Alors un feu sortit de devant le SEIGNEUR et les dévora : ils moururent devant le SEIGNEUR. (Lv 10. 1-2)

L’émotion suscitée par « le feu sorti de devant Yahvé » pour dévorer l’holocauste, fait place à la consternation. Le rédacteur emploie la même expression, sauf que ce n’est plus l’offrande de substitution qui est consumée par le feu, mais les hommes eux-mêmes, les officiers du peuple.

Moïse dit à Aaron : C’est ce que le SEIGNEUR a dit : Je serai sanctifié par ceux qui s’approchent de moi, et je serai glorifié devant tout le peuple. Aaron garda le silence. (v. 3)

Aujourd'hui, la réaction la plus naturelle à ce récit est l’indignation. Nous sommes choqués par la sévérité du Dieu d’Israël et le caractère expéditif de sa justice. Une sévérité qui rappelle d’autres épisodes de la Bible hébraïque, comme celui du jugement qui s’abattit sur Ouzza lorsque David entreprit de transférer le Coffre de l’Alliance à Jérusalem (2 S 6. 1-11). C’est justement l’haftarah régulière pour la parasha Chémini. La colère de Dieu s’enflamme et le contrevenant est exécuté, sans autre forme de procès.

Les corps des fils d'Aaron emportés hors du camp, par James Tissot

Il est alors tentant de trouver refuge dans les pages du Nouveau Testament qui n’ont de cesse d’affirmer l’amour et la patience de Dieu à l’égard des pécheurs que nous sommes. Tentant d’opposer la figure d’amour du Père de Jésus-Christ à celle de l’impétueux et intransigeant Yahvé des Juifs. Comme le fit Marcion, au deuxième siècle, et bien d’autres après lui.

Nous estimons toutefois que le jugement de Nadab et Abihou a son parallèle dans le Nouveau Testament. Il s’agit du récit du mensonge d’Ananias et Saphira dans le livre des Actes. Après avoir brossé un petit tableau de la condition idéale de la communauté de foi (Ac 4. 32-37), Luc donne l’exemple d’un couple qui a bafoué cet idéal en pensée comme en action et qui encourt pour cela le jugement immédiat de Dieu. Ici encore, il s’agit d’un jugement exemplaire, puisque les deux incidents s’inscrivent dans un moment fondateur, soit la mise en service du sanctuaire, soit l’établissement de la première communauté chrétienne – véritable sanctuaire de Dieu, selon sa propre théologie. Pour comprendre ce dernier récit et l’apprécier à sa juste valeur, il serait avisé de chercher à comprendre le premier, sans se laisser gagner par l’émotion que ce texte peut provoquer.

Qu’est-ce qui assure l’autorité ou la validité du culte ?

C’est, nous semble-t-il, la question à poser. Le service exemplaire d’Aaron au chapitre précédent est décrit comme un service exécuté « comme le Seigneur l’avait ordonné à Moïse » (v. 10) ou « comme Moïse l’avait ordonné » (v. 21). Moïse leur avait promis : « Voici ce que le Seigneur a ordonné ; faites-le, et la gloire du Seigneur va vous apparaître. » (v. 6). Et la faute de Nadab et Abihou fut de présenter devant le Seigneur un feu étranger « qu’il ne leur avait pas ordonné ».

On peut en déduire que le service d’Aaron fut approuvé de Dieu pour avoir été exécuté selon Ses règles, et que celui de Nadab et Abihou ne le fut pas pour avoir enfreint Ses règles, et cela avant même aborder la question du « feu étranger ».

C’est dire que l’introduction d’une improvisation dans le service divin en compromet immédiatement l’autorité. Il est facile d’en entrevoir la raison. Ce service est une provision divine pour rendre Israël propre à la présence et à l’action de Dieu au milieu de lui. Il a pour but de sanctifier Israël, afin qu’Israël puisse à son tour sanctifier Dieu dans tous les aspects de sa vie. C’est donc à Dieu et à lui seul d’en fixer les règles. C’est l’obéissance stricte à ces règles qui donne à Israël la certitude d’être en harmonie avec Dieu et de pouvoir le représenter dans le monde. Aucune place ici pour l’invention sortie du cœur de l’homme. Les choses que nous inventons ont l’autorité que nous leur prêtons et jamais plus. Elles ne sont jamais plus grandes que nous-mêmes.

Quelle fut la faute de Nadab et Abihou ?