La parasha Èmor et Marc

Le bon sens a-t-il sa place en religion ? S’il a sa place, à quel moment le religieux perd-il pied et est-il emporté par la déraison ? C’est à ce genre de questions que Marc nous convie dans la portion qu’il a réservée à la parasha Èmor. Il nous invite à une réflexion honnête et, autant que possible, libre des opinions extrêmes qui sont exprimées à ce sujet. L’esprit du moment nous incite moins à réfléchir qu’à prendre parti, les nuances nous embêtent ; c’est tout noir ou tout blanc, et le religieux est forcément noir. « La science se trompe souvent. La religion, toujours. », disait Pierre Bourgault 1. Or il n’est personne qui se trompe toujours et aucun système de pensée qui ait tout faux. De tels propos ne rendent service à personne. Il vaut mieux se demander en quoi une tradition religieuse peut avoir raison ou tort sur telle ou telle question. Ce qui requiert un examen sérieux de la tradition, et l’exercice d’un bon jugement.

Jésus anthropologue

Or ce 17 Iyyar est associé à la tentation d’Ève par le serpent dans le jardin d’Éden : « le dix-septième jour du deuxième mois, le serpent vint auprès de la femme. » (Jub III, 17). Torah : « Il dit à la femme : ‘Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin !’ » (Gn 3.1). La scène a fait beaucoup jaser, les serpents aussi bien que les femmes. Il en serait autrement (peut-être) si la valeur figurative du texte avait été davantage mise de l’avant. C’est saint Paul qui en donne la clé d’interprétation dans sa lettre aux Éphésiens. Commentant Genèse 2.24, dans une instruction adressée au couple chrétien, il affirme ceci : « Il y a là un grand mystère ; je dis, moi, qu’il se rapporte au Christ et à l’Église. » (5.32)  Le couple humain serait une figuration du Christ, de l’Époux, et de l’Église, la communauté de foi dans le Christ. Dans cette optique, c’est la communauté de foi qui est tentée par le malin à l’arrière-scène de Genèse 3. On peut dès lors anticiper une semblable tentation derrière Marc 2.18, un piège tendu aux disciples de Jésus. À la différence que ce sera l’époux qui, cette fois, donnera la réplique au malin.

Quel est l’objet de la question, quel en est l’enjeu ?
Je le dis sans détour : ce n’est pas le jeûne lui-même, mais le conformisme à une pratique du judaïsme. L’évangéliste part du constat que « les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient ». Il est difficile d’imaginer une camaraderie entre les disciples de Jean et ceux des pharisiens. Matthieu rapporte que Jean a traité les pharisiens d’engeance de vipères (3.7), et que Jésus a affirmé ouvertement que ceux-ci n’avaient pas cru en Jean (21.32). Pourtant les antagonismes s’estompent lorsqu’il est question d’observer un jeûne. Il s’agit donc d’une pratique établie. Ce qui agace les pieux, c’est la dérogation des disciples de Jésus. La question posée exprime un étonnement : Comment ? Tes disciples ne jeûnent pas avec les autres ! Même accent dans la tentation d’Ève au jardin : « Vraiment ! Dieu vous a dit… » (TOB) « Le tentateur affirme massivement, sur le ton de la surprise indignée ou de la feinte compassion, parce qu’il veut faire apparaitre le fait énorme. » 
2 On cherche moins à être éclairé qu’à suggérer que quelque chose ne va pas avec l’enseignement du rabbi Jésus. Nous y reviendrons.

Jésus et le jeûne

Jésus n’avait rien contre le jeûne. Il l’a pratiqué lui-même (Mt et Lc, 4.2) et il a enseigné ses disciples sur la bonne manière de jeûner : Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites... (Mt 6. 16-18). Les leaders de la jeune église jeûnaient pour la mise à part d’un missionnaire (Ac 13. 2-3) ou d’un ancien (14.23). Paul fait deux fois référence à sa propre pratique du jeûne (2 Cor 6.5 ; 11.27). On sait par ailleurs que dans l’église ancienne on a cru de plus en plus aux vertus du jeûne.

Dans la piété juive, la discipline du jeûne a souvent été associée à la prière de supplication. Par exemple, le roi David refusant toute nourriture lorsqu’il supplie le Seigneur d’épargner la vie de l’enfant que lui avait donné la femme d’Urie (cf. Ps 35.13 ; 69.11 ; 109.24). Le jeûne n’est toutefois pas prescrit par la loi de Moïse. Sauf, peut-être, pour le Jour de l’Expiation (Yom Kippour), où l’expression « humilier son âme » est généralement comprise comme une obligation de jeûne (Lv 16.29 ; 23.27 ; Nb 29.7). On trouve des mentions de jeûnes non prescrits par la Torah dans les derniers livres de la Bible hébraïque (Esd 8.21 ; Né 9.1 ; Est 4.3 ; Dn 6.18 ; 9.3).

L’année liturgique observée au temps de Jésus en prévoyait six : le 17 Tammouz, rappelait la faute du veau d’or ; le 9 Ab, la destruction du Temple ; le 3 Tichri, le meurtre de Guédalia ; le 10 Tichri, Yom Kippour ; le 10 Tébeth, la Première brèche ; et le 13 Adar, le jeûne d’Esther. Cinq jeûnes commémoratifs s’étaient ainsi ajoutés à celui de Kippour. Ces jeûnes étaient devenus une pratique importante du judaïsme. À quoi il faut ajouter les jeûnes volontaires observés par les pharisiens, deux fois la semaine.

C’est de ces jeûnes religieux et nationalistes qu’il est question dans Marc 2.18. Ils marquent le rappel d’évènements malheureux : le veau d’or, la chute de Jérusalem et du Temple, le génocide planifié du peuple juif, etc. Ils expriment le deuil, l’affliction que les pieux doivent ressentir au souvenir des malheurs de la nation. C’est aussi l’occasion de prier pour que le Seigneur fasse venir des jours meilleurs et que s’accomplissent ses promesses à l’égard d’Israël. Qu’il envoie son Messie et redonne gloire à Jérusalem, la ville du Grand Roi. Ce qui est questionné, c’est la liberté chrétienne à l’égard de certaines pratiques du judaïsme. Ces croyants issus du judaïsme peuvent-ils rompre avec certains lieux communs de la piété juive ? Faire cela, n’est-ce pas renier sa propre identité ? C’était une question très sensible pour les judéochrétiens, comme ça l’est toujours pour les Juifs qui viennent à la foi en Jésus.

La réponse de Jésus (suite)

Dans les pages des évangiles, Jésus s’étonne de l’absence de bon sens de ses contemporains du moment qu’ils sont confrontés à une question religieuse. Alors qu’ils font preuve de discernement pour les choses de la vie courante, ils en manquent cruellement pour les choses de la vie spirituelle. Jésus invite à l’exercice de l’intelligence comme à une discipline indispensable. On ne trouve sur sa bouche aucun discrédit de la raison – discrédit dont les religieux ont trop souvent fait commerce.

Il disait encore aux foules : Quand vous voyez un nuage se lever à l’ouest, vous dites aussitôt : « La pluie vient. » Et cela arrive. Et quand c’est le vent du sud qui souffle, vous dites : « Il va faire chaud. » Et cela arrive. Hypocrites, vous savez apprécier l’aspect de la terre et du ciel ; comment pouvez-vous ne pas savoir apprécier ce temps-ci ? Et pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? (Luc 12. 54-57)

Ces exemples tirés de la vie courante ont pour but d’inciter les auditeurs à la réflexion personnelle. Jésus en tire la leçon suivante : « Et pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? » Si je devais miser sur la plus méconnue des paroles de Jésus des évangiles, je miserais tout sur celle-là. Ce n’est pas le genre de paroles que les chrétiens retiennent et citent dans les sermons du dimanche. Car en tradition chrétienne, on a beaucoup insisté sur l’incompétence des fidèles en matière de discernement, si bien qu’on les a peu encouragés à la responsabilité.

Lorsqu’il demande pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ?, Jésus laisse entendre qu’il devrait en être ainsi, que cela devrait être le cours normal des choses. Il invite ses auditeurs à user de bon sens en matières spirituelles, comme ils en usent pour les choses de cette vie.

Notre évangile pour cette semaine du 17 au 23 Iyyar (calendrier des Jubilés) est Marc 2. 18-28. Il est composé de deux récits, la question sur le jeûne et l’affaire des épis arrachés, que je traiterai séparément. Le premier est généralement titré « Jésus et le jeûne » ou « Question sur le jeûne » dans nos éditions de la Bible. Ce qui incline le lecteur à croire que la pratique du jeûne poserait problème pour Jésus. Ce n’est pas le cas, non plus que le jeûne soit l’enjeu du débat, comme nous le verrons plus loin. Voyons d’abord la première bouchée de texte, celle du 17 Iyyar :

Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient. On vient lui dire : Pourquoi tes disciples à toi ne jeûnent-ils pas, alors que les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent ?