Saisissons-nous la force de cette approche ? À quel point elle est pertinente et bien arrimée à la réalité des Juifs du premier siècle ?

L’exécution de Jésus par les Romains était un fait connu des Juifs de toutes les nations (la Diaspora) au moment où l’évangile de Marc a été composé. Le fait que le mouvement ait survécu à sa mort et qu’il se soit répandu parmi les Juifs et les Gentils l’était également. (La version romaine du web était bien implantée et les informations circulaient. Nous sommes à environ 25 ans de la mort de Jésus.) Les Juifs sont curieux de nature et ont soif de connaissances. Il y a chez eux une pluralité de points de vue et d’écoles de pensée. Il faudra attendre un autre 25 ans avant que les pharisiens se regroupent et tirent avantage de la destruction du Temple et de ses institutions pour établir et imposer leur version du judaïsme à l’ensemble du monde juif. Un judaïsme qui stigmatisera Jésus et ses disciples en hérétiques (minim). Ils seront exclus des synagogues.

Comment le Juif moyen pouvait-il considérer Jésus après sa mort sur la croix ? La réponse à cette question nous est donnée par deux disciples qui allaient à la campagne le dimanche suivant. Ces disciples considéraient toujours Jésus comme « un prophète puissant en paroles devant Dieu et devant tout le peuple » (Lc 24.19) malgré que c’était leurs chefs qui l’avaient condamné à mort et fait exécuter. Aussi vigoureuse qu’ait été sa condamnation, aussi cruelle et humiliante qu’ait été son exécution, Jésus est toujours un grand prophète à leurs yeux. À cet égard, leur regard n’a pas changé. Après tout, plusieurs des anciens prophètes avaient été persécutés sinon tués par les chefs du peuple, sans qu’ils soient pour cela désavoués comme messagers de Dieu. Leurs paroles furent au contraire préservées, puis reconnues et lues à la synagogue, juste après la lecture de la Torah. Et Jean, qu’Hérode fit décapiter ? Était-il moins prophète pour cela ? Bien sûr que non. Pourtant, la mort de Jésus posait problème, et ce sont les mêmes disciples qui en font l’aveu :

Nous espérions que ce serait lui qui apporterait la rédemption à Israël, mais avec tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour depuis que ces événe-ments se sont produits. (Lc 24.21)

Il s’agit là d’une espérance déçue. Tout indique que la mort violente de Jésus par le supplice de la croix était difficilement conciliable avec l’idée qu’il puisse être le Messie. Jésus était mort, c’était déjà chose du passé, et rien n’avait changé. La rédemption d’Israël, la consolation des justes devrait venir d’autre part. Il leur faudrait en attendre un autre (Lc 7.20). Tant que ces disciples ne percent pas le mystère de cette mort et n’ajoutent pas foi à la résurrection de Jésus, leurs yeux sont « empêchés de le reconnaître ». C’est pour cette raison que leur mystérieux compagnon de marche leur dit : « Le Messie ne devait-il pas souffrir de la sorte pour entrer dans sa gloire ? » Et c’est alors qu’il leur fait l’interprétation (diermeneuo) de Moïse et des Prophètes afin qu’ils y voient tout ce qui le concernait (ibid. 24.27).

Ces faits jettent une lumière sur la démarche pédagogique de l’évangile de Marc. Le cycle de lecture de la Torah débute avec la Genèse, ce qui correspond dans Marc à la révélation de Jésus-Prophète. Vient ensuite le livre de l’Exode, qui correspond dans Marc à la révélation de Jésus comme Messie-prêtre qui souffre et meurt pour le salut de son peuple, en se chargeant de ses péchés, dans les termes d’Ésaïe 53. Ce récit se conclut par la proclamation de la résurrection de Jésus, par laquelle il est confirmé comme « Seigneur et Christ » (Ac 2.36).

La prédication de Pierre, telle que rapportée dans le livre des Actes, présente Jésus comme étant « l’homme désigné par Dieu » au moyen des miracles, des prodiges et des signes qu’il a produits (2.22), le Prophète annoncé par Moïse (3.22) et le Messie souffrant (3.18) que Dieu a glorifié (2.36) en le ressuscitant d’entre les morts (2,24 ; 3.15 ; 4.10). Le thème des souffrances du Messie et sa glorification subséquente est exposé avec plus d’insistance dans la Première épître de Pierre (1.11 ; 2. 21-25 ; 3. 18, 22 ; 4.13).

Quelle signification faut-il donner à cette distribution calendaire ? Comment l’interpréter ? Ce qui devient de plus en plus évident à mes yeux, c’est que le cycle de Marc comporte deux grandes parties et deux commencements, signalés par l’emploi du mot arkhè, commencement, dans la première péricope de chacune d'elles.

La première partie correspond au début de notre Marc canonique avec son Commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ. Commencement qui correspond à la première lecture du Lévitique (Vayi-qra) et qui est introduit par une citation des Prophètes au sujet d’une voix qui crie dans le désert (Es 40.3 – qol qoré bamidbar), voix qu’il faut attribuer à Jean, celui qui crie (qoré), qui proclame, une immersion de repentance.

La deuxième partie commence en Marc 10.1 avec la mention d’un nouveau rassemblement et d’une nouvelle instruction (didachè). Jésus est interrogé par des pharisiens à savoir s’il est permis à un mari de répudier sa femme. Dans sa réponse, Jésus revient à l’intention première du Créateur, au commencement (arkhè, beréchit), citant textuellement la parasha Beréchit, première lecture de la Genèse, entendue à la synagogue cette semaine-là.

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