Ni le texte ni l’enseignant ne répondra à cette question. Le but de la pédagogie est de stimuler la réflexion, créer de nouvelles connexions et proposer de nouvelles perspectives.

Vous avez dit pur ?

Si tu le veux, tu peux me rendre pur. Le lépreux ne demande pas la guérison, mais le retour à l’état de pureté. Évidemment, la guérison est requise au retour à la pureté. Mais la nuance reste importante, pour les raisons suivantes : 1) Marc demeure en phase avec la parasha Métsorâ, qui est préoccupée par la pureté rituelle du lépreux ; 2) il demeure en parfaite continuité avec le thème de la guérison de la belle-mère de Simon, qui est celui d’un retour à la vie spirituelle de la communauté ; 3) prendre ce texte comme un simple récit de guérison crée des problèmes d’interprétation pour la suite du récit, comme nous le verrons.

Chose inouïe, lorsque Jésus tend la main et touche le lépreux, ce n’est pas l’impureté du lépreux qui le gagne, mais sa pureté qui gagne le lépreux. Un simple toucher de sa main rend pur. Aussitôt, la lèpre le quitta ; il était pur. Dans le judaïsme, l’impureté est extrêmement contagieuse. Tout contact avec une chose cataloguée comme impure rend intantanément impur. Mais la puissance de consécration du Messie renverse totalement la situation.

Marc est très clair sur la source de cette guérison et son effet. Elle prend sa source dans la compassion de Jésus. Le texte dit que Jésus fut ému (litt. : pris-aux-entrailles) par la demande du lépreux. Jésus dit : Je le veux, sois pur. L’effet de sa parole est immédiat : Aussitôt, la lèpre le quitta ; il était pur. Il convient d’insister sur ces derniers mots ; le lépreux n’est plus lépreux ; il est pur. Sa guérison est confirmée, et sa pureté formellement déclarée.

Jésus, s’emportant contre lui, le chassa aussitôt en disant : Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre, et présente pour ta purification ce que Moïse a prescrit ; ce sera pour eux un témoignage. (Mc 1. 43-44)

Surprise, surprise !

Ce dénouement surprend. D’abord et de façon inattendue, Jésus s’emporte contre lui (embrimaômai), ou selon d’autre traducteurs, il le rudoie, lui parle sévèrement, il crie contre lui avec colère… Il le renvoie au prêtre avec ordre de présenter pour sa purification ce que Moïse a prescrit, alors que le lépreux est pur. On ne s’y attend pas. La première clé d’interprétation se trouve dans notre lecture de la Torah, parasha Métsorâ, pour laquelle la guérison d’un lépreux et sa purification sont des considérations différentes. Bien qu’il doive être guéri de sa lèpre pour être déclaré pur, cette guérison ne suffit pas à changer son statut au regard de la communauté d’Israël. Il doit encore se soumettre aux règles de purification de la loi mosaïque, toujours en vigueur dans la société qui est la sienne. Jésus l’a bien purifié et, pur, il est réellement. Mais pas aux yeux de tous. Il faut qu’un prêtre en exercice le confirme. L’évangéliste en donne la raison : ce sera pour eux un témoignage. Aussi bien pour le prêtre que pour l’ensemble de la société juive (Fruchtenbaum). Jésus lui ordonne ainsi de se soumettre à la Loi. Le croyant du judaïsme qui apprend cette histoire ne peut qu’approuver. Mais c’est à ce moment que les choses se corsent :

Mais lui, une fois parti, se mit à proclamer la chose haut et fort et à répandre la parole, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville. Il se tenait dehors, dans les lieux déserts, et on venait à lui de toutes parts. (v. 45)

Savez-vous ce qu’on raconte…

Indiscipliné, le lépreux ne tient aucun compte de la prescription de son guérisseur. Jésus lui avait dit de ne rien dire à personne avant de s’être présenté au prêtre et de s’être conformé à la Loi. Au lieu de cela, il se met à proclamer partout et répandre la nouvelle – sans réfléchir un instant aux conséquences de son indiscrétion et de sa désobéissance. Agissant ainsi, il désobéit à la Loi et fait une mauvaise renommée à Jésus dans la communauté d’Israël. C’est sans doute pour cette raison que Jésus ne peut plus entrer ouvertement dans une ville (dans le camp, la communauté). La fidélité à la Loi est une question très sensible dans le monde juif du premier siècle. D’après Marc, Jésus devient à son tour l’exclu, qui se tient dehors, dans les lieux déserts. Le croyant du judaïsme qui apprend cette histoire ne peut que hocher la tête et se dire : « Quel gâchis ! »

Suite du commentaire pour Métsorâ

Vestiges du bourg de Korazim au nord du lac de Galilée

Et il se rendit dans toute la Galilée, proclamant le message dans leurs synagogues et chassant les démons.

Lors d’un séjour en Israël, alors que nous marchions parmi les vestiges de Korazim (Chorazin), petite ville au nord du lac de Galilée que Jésus a visitée et au sein de laquelle il a fait des miracles (cf. Lc 10.13), j’ai été soudain frappé par les implications de ce verset de Marc. Nous allions d’un point d’intérêt à l’autre en minibus climatisé dans cette Galilée que Jésus et ses disciples ont parcouru à pied, souvent sous un soleil de plomb. Et nous trouvions moyen de nous plaindre de la chaleur ! J’ai été saisi par la détermination de Jésus à visiter toutes ces bourgades, les unes après les autres, en battant la semelle sur des chemins rocailleux. Il fallait y accorder une grande importance !

Un lépreux vient à lui et, se mettant à genoux, il le supplie : Si tu le veux, tu peux me rendre pur. Ému, il tendit la main, le toucha et dit : Je le veux, sois pur. Aussitôt, la lèpre le quitta ; il était pur. (Mc 1. 40-42)

La règle de Lévitique 14, une pure fiction ? – Selon le Dr Arnold Fruchtenbaum, d’Ariel Ministries, il n’y aurait aucun cas connu d’Israélite guéri de la lèpre depuis le jour où la Torah fut complétée jusqu’au jour où Jésus de Nazareth en guérit un. Il y a bien Miriam, qui fut frappée d’une lèpre pour ses mauvais propos contre Moïse (Nb 12.10) et qui fut, ensuite, réintégrée à la communauté (v. 15). Mais c’était avant la promulgation de cette loi, qui n’est d’ailleurs pas appliquée. Il y eut encore Naaman, guéri de sa lèpre sur une parole d’Élisée (cf. 2 R 5). Mais c’était un Syrien. Bien que les prêtres aient reçu dans la Torah des instructions détaillées sur la procédure à suivre au cas où un lépreux juif se présentait à eux comme étant guéri, ils n’auraient jamais eu l’opportunité de les mettre en application. Dans cette optique, la règle de Lévitique 14 serait pure fiction.

Pour cette raison, toujours selon le Dr Fruchtenbaum, les rabbins ont enseigné que seul le Messie serait en mesure de guérir un lépreux parmi les Israélites. Cette guérison a donc été classée comme le premier de trois ou quatre miracles ne pouvant être réalisés que par le Messie d’Israël. Pour cette raison, quiconque aurait guéri un lépreux juif se serait, par le fait même, présenté comme Messie. Ce détail est très intéressant puisque, dans notre texte de Marc (comme en Matthieu et Luc), Jésus renvoie délibérément le lépreux qu’il a guéri aux prêtres, afin qu’ils puissent mener leur enquête et constater sa guérison. Marc et Luc ajoutent en effet : ce sera pour eux un témoignage.

Ce serait la raison pour laquelle les autorités juives se pointent juste après cet événement pour entendre et observer Jésus. Le lien est certainement fort chez Luc, qui fait suivre la guérison du lépreux par ces mots : Un de ces jours-là, il enseignait. Des pharisiens et des maîtres de la loi étaient assis ; ils étaient venus de tous les villages de Galilée et de Judée, et de Jérusalem ; et la puissance du Seigneur était là pour qu’il réalise des guérisons (v. 17). Dans Marc, les maîtres de la loi apparaissent dans la scène suivante, celle de la guérison du paralytique de Capharnaüm. Avant la guérison du lépreux, l’intérêt pour Jésus est un simple phénomène populaire. Après, l’autorité religieuse s’y intéresse.

Malgré que cette proposition soit très séduisante, je m’en écarterai, puisque je crois que Marc fait un usage différent de cette histoire de guérison. Je préciserai pensée plus loin.

Notons l’usage du présent, un lépreux vient à lui, qui incite l’élève a l’actualisation de la leçon. Qui doit-on voir derrière ce « lépreux » venant à Jésus et le suppliant de le rendre pur ?