Le Seigneur dit à Moïse : Parle à toute la communauté des Israélites ; tu leur diras : Vous serez saints, car moi, le Seigneur (IHVH), votre Dieu, je suis saint. (Lv 19.1, 2)

Cette lecture, Qédochim, est la seule qui commence par l’indication d’un rassemblement. C’est pourquoi elle était lue à tout le peuple rassemblé, ce qu’on appelle le héquel. Cette particularité a retenu l’attention des commentateurs juifs. « R. Alchèkh rappelle que cet enseignement s’adresse à tout Israël, hommes, femmes et enfants, afin que nul parmi eux ne puisse objecter que la sainteté ne les concerne pas, n’étant à leur yeux réservée qu’à des êtres parfaits. Mais les réunissant tous pour cette prescription, Moïse souligne que tout le peuple peut y accéder. Hatam Sofèr précise que la prescription d’être saints ne saurait être enseignée qu’en présence de toute la communauté d’Israël car, comme le souligne Rabbènou Bahya ibn Paqûda, dans Les devoirs du cœur, la sainteté ne consiste pas à se séparer de la société pour vivre dans un désert comme un ermite. Il faudrait plutôt se mêler aux hommes, leur exprimer amour et affection, et leur enseigner la connaissance de la Torah et les voies qui mènent à Dieu. C’est la sainteté que Dieu désire, celle qui n’exclut pas la société des hommes. Aussi, pour être saints, faut-il absolument l’être en présence et en contact de toute la Communauté d’Israël1. »

« Vous serez saints, car moi, le Seigneur, votre Dieu, je suis saint. » Cette parole résonnait avec force dans le cœur de l’apôtre Pierre au moment où il adressa cette exhortation aux chrétiens d’Asie Mineure : « Comme des enfants obéissants, ne vous conformez pas aux désirs que vous aviez auparavant, dans votre ignorance ; mais, de même que celui qui vous a appelés est saint, vous aussi devenez saints dans toute votre conduite, puisqu’il est écrit : Vous serez saints, car moi, je suis saint. » (1 Pi 1. 14-16)

Qu’est-ce que la sainteté ? Le mot traduit par « saint » est qadoch. La signification précise de ce mot est discutée. Certains savants ont relevé la parenté entre qadoch et kevod, « la gloire ou l’honneur » par opposition à ce qui est commun ou profane. D’autres l’ont rapproché de l’akkadien qädasu qui signifie « clair ou brillant ». Le concept serait étroitement lié à celui de la crainte, la racine ayant le double sens d’éclat et de terreur. Mais la plupart des savants ont préféré rapprocher qadoch (qdch) et la racine qd, qui signifie séparer. Être saint, serait être « séparé, détaché, distinct, de la réalité environnante » (E. Berthola). Mais cette idée n’est pas soutenue par l’examen des textes bibliques. Des études plus récentes ont mis en lumière un autre sens : celui d’appartenance et de consécration2. Être saint, c’est être voué à Dieu, lui être entièrement consacré. C’est cette consécration qui trace la frontière entre le peuple saint et le reste du monde. Puisque Dieu s’est approché du peuple d’Israël et qu’il a invoqué son nom sur lui, il a fait de ce peuple un peuple « saint », c’est-à-dire un peuple qui lui est dédié parmi tous les peuples de la terre (cf. Ex 19. 5, 6). C’est cette mise à part unique qui distingue Israël du monde, en sorte que la sainteté d’Israël ne se trouve pas dans son retrait du monde, mais dans l’accueil que chacun réserve à la vocation que Dieu lui a adressée.

Une notion chère à l’Ancien et au Nouveau Testaments illustre bien ce qu’est la sainteté biblique. Il s’agit de la nation d’Israël (et de l’Église qui s’inscrit dans son prolongement) en tant qu’« Épouse » de Yahvé. Cette métaphore, bien connue des prophètes (Es 54.6 ; Jr 2.2; 3.20 ; Ez 16.8 ; 23.4 ; Os 2.16, 21), est reprise par la communauté chrétienne, qui se l’approprie et l’interprète à la lumière de la révélation du Messie :

Maris, aimez votre femme comme le Christ a aimé l’Église : il s’est livré lui-même pour elle, afin de la consacrer en la purifiant par le bain d’eau et la Parole, pour faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et sans défaut. (Ep 5.25-27)

Ce texte réunit les notions de consécration, de purification et de gloire, avec une insistance sur la pureté morale. La métaphore nuptiale reprend divers éléments des rites nuptiaux aux temps bibliques. Yahvé, tel un fiancé, s’est uni à la nation d’Israël par les liens du mariage. Il a donc accompli les gestes rituels que cette union impliquait (cf. Ez 16. 8-14). Avant la cérémonie, l’épouse était baignée, ointe d’une huile parfumée et revêtue de ses beaux habits de noce. Ainsi purifiée et parée, elle était réputée parfaite. Lors de la cérémonie de noce, l’époux étendait le pan de son manteau sur l’épouse (ibid. 16.8) en signe de protection et pour montrer qu’elle était désormais sienne. Le statut de l’épouse commandait le plus grand respect : la gloire et l’autorité du mari reposaient sur elle. Cette gloire et cette autorité devaient se traduire dans les vêtements qu’elle portait, vêtements de fin lin, de soie et d’étoffes brodées, sans compter les nombreux bijoux, les bracelets, colliers et anneaux d’or. Mais en contrepartie, elle devait s’aquitter de ses devoirs d’épouse en toute dignité, en vouant à son mari une fidélité et un respect à toute épreuve.

La figure du mariage était toute désignée pour décrire la relation étroite qui unissait Yahvé à la nation d’Israël. Le Seigneur avait racheté la nation d’Israël de la maison (de servitude) ; il l’avait lavée et l’avait oint d’huile en la faisant passer par les eaux de la mer Rouge ; il l’avait recouverte du pan de son manteau en déployant sur elle sa nuée protectrice ; il avait prêté serment et fait alliance avec elle au mont Sinaï ; il avait habité avec elle, l’avait nourrie et abreuvée dans le désert, lui avait donné une demeure (la terre d’Israël) et l’avait revêtue de gloire et d’honneur en face des nations (la gloire de la maison de David). En contrepartie, il attendait d’Israël une complète loyauté et une conduite digne de sa vocation.

La sainteté qui est prescrite à Israël est ainsi liée aux privilèges de l’Alliance qui lui donnent le droit de porter le nom glorieux de Yahvé. Ce nom, à lui seul, oblige : « Vous serez saints, car moi, le Seigneur (IHVH), votre Dieu, je suis saint » (Lv 19.2), et « c’est moi qui vous rends saints » (ibid. 21.8). La pratique de la sainteté est donc le fruit d’une prise en charge de l’identité sainte, identité conférée au croyant sur la base de l’action salvifique de Dieu en sa faveur. On ne s’exerce pas à la sainteté dans l’espoir de devenir saint, mais on s’y exerce parce que la sainteté, qui nous est donnée gracieusement, nous entraîne, dans la mesure de notre foi, dans une existence sainte.

D’autre part, la communauté sainte se fera un devoir de pratiquer la sainteté en conformité avec la parole de Dieu. La sainteté qui est exigée d’elle est étroitement liée à la pratique de la Loi, expression du caractère et de la volonté de Dieu, comme il est exprimé à la fin du chapitre 19 du Lévitique : « Vous observerez toutes mes prescriptions et toutes mes règles : vous les mettrez en pratique » (19.37). La sainteté ne se conçoit donc jamais indépendamment et en dehors des termes de l’Alliance. Il y a un code de sainteté qu’il convient d’observer.

La structure de Lévitique 19

La structure du chapitre n’est pas facile à cerner. Toutefois, nous sommes parvenus, au fil de notre réflexion, à la proposition suivante :

Entête : Devoir de sainteté (19.2) ;

a)  Honorer ses parents et honorer le Seigneur (3-8) ;
b)  charité à l’égard du pauvre et de l’immigrant (9-10) ;
c)  ni tromper, ni exploiter, ni abuser le prochain (11-14).

d)  Justice pour tous, ni calomnie, ni desseins homicides,
amour et réprimande, ni vengeance, ni rancune (15-18) ;
e) rechercher la pureté sous toutes ses formes (19-25) ;
f) ne pas imiter les pratiques des étrangers (26-29).

a’) Honorer Dieu et le vieillard (30-32) ;
b’) amour et respect du prochain (33-34) ;
c’) équité à l’égard du prochain, honnêteté complète (35-36).

Finale : Devoir d’observer toutes les prescriptions de Dieu (37).

Les thèmes des versets 3 à 14, (a, b, c) sont repris dans les versets 30 à 36 (a’, b’, c’). Cette redondance a pour effet de mettre en valeur les thèmes des versets 15 à 29 (d, e, f) parmi lesquels figure le second en importance des commandements de la Torah (cf. Mc 12.28-34) : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19.18). Les commandements relatifs à la pureté sont également mis en valeur.

Une première remarque : L’idéal de sainteté qui est proposé dans tout le chapitre vise la communauté humaine dans son ensemble. C’est un projet de société. La double succession a), b), c) traite des relations personnelles sous trois rapports : la relation avec les personnes en « autorité » (la mère, le père, Dieu, le vieillard) ; la relation avec le petit et le faible (le pauvre, l’immigrant) ; et la relation avec l’égal (le prochain). La première de ces relations commande l’honneur ou la crainte respectueuse, la seconde la compassion et la charité, et la troisième l’équité la plus totale. Ces trois rapports montrent bien comment la sainteté doit se vivre dans la totalité de la vie sociale du croyant. Le code de sainteté est un code d’éthique qui vise l’actualisation d’une société à la fois juste et humaine, respectueuse du petit et du grand, du pauvre et du riche, de l’étranger et de l’autochtone. On comprendra pourquoi cet idéal doit être proposé « à toute la communauté des Israélites ». Dans une dynamique sociale, le comportement d’un seul peut affecter l’ensemble de la collectivité, d’où la nécessité de rappeler à tous les devoirs qui sont les leurs.

Une seconde remarque : L’îlot central peut être considéré comme le cœur du chapitre. Pour prétendre à cet ensemble de relations saines et équilibrées qui caractérisent une société juste, il faut que chacun exerce une vigilance et une discipline fraternelle constante, un exercice qui requiert l’adhésion du cœur tout entier à l’idéal de sainteté proposé. Le peuple saint ne saurait se constituer de citoyens frivoles ou indifférents. Il ne saurait davantage permettre que des influences étrangères viennent l’éloigner de son idéal (19. 26-29). Le citoyen doit au contraire chercher avec un cœur sans partage à honorer l’Éternel dans toutes ses voies (19.19-25). Il veillera avec soin à ce que rien ne vienne corrompre son jugement (19.15), à ce qu’aucune parole mauvaise ne franchisse ses lèvres (19.16), mais veillera à reprendre son prochain lorsqu’il agira mal, et, renonçant à toute rancune (19.18), il persévérera dans l’amitié fraternelle (19.18), comme il le fait pour lui-même. Si ces directives se trouvent au cœur de l’exhortation à la sainteté, ne doit-on pas en conclure que c’est là, précisément, que se perd l’adhésion de la communauté toute entière à sa vocation sainte ?

D. G.

1. « Dvar Tora » par David SABBAH, Grand Rabbin Séfarade du Québec.
2. Cf. C.-B. COSTECALDE, Aux origines du sacré biblique, Paris, Letouzey et Ané, 1986.

La pratique de la sainteté en Israël au temps de Jésus