Comme il était à table chez lui, beaucoup de collecteurs de taxes et de pécheurs avaient pris place avec Jésus et ses disciples, car ils étaient nombreux à le suivre. (v. 15)

Beaucoup de collecteurs de taxes et de pécheurs… Les collecteurs de taxes (autrement traduit par publicains ou péagers) sont volontiers associés aux pécheurs (amartôloi). Précisons le sens de ce dernier mot. La vieille version Segond traduisait amartôloi, pécheurs, par gens de mauvaise vie. C’était un bon choix, puisque la désignation a ici un sens péjoratif. Le pécheur, c’est celui qui n’ordonne pas sa vie selon les standards de la loi, la personne réputée inique ou débauchée. Le juste, au contraire, c’est celui qui s’applique à observer la loi, même s’il le fait imparfaitement. On ne discute pas ici de la condition pécheresse de l’homme, ou de savoir s’il existe, théologiquement parlant, des justes. Nous laissons cela à l’apôtre Paul et son épître aux Romains. Il est question ici de style de vie, de réputation, de moralité publique. À ce niveau il y a, effectivement, des justes et de pécheurs.

Mais quelle était donc la faute de ces collecteurs de taxes pour qu’on les mette dans le même sac que les pécheurs ? C’étaient des hommes ayant acheté aux Romains la charge de recueillir les droits de péages ou les taxes imposées au peuple par les conquérants. Nous suivons le commentaire de W. Barclay, pour l’édition de Jésus de Nazareth :

« Les collecteurs d’impôt sont rarement populaires, mais chez les Juifs, c’était les plus méprisés et les plus détestés des hommes. Tout d’abord, ils travaillaient pour les Romains, qu’ils haïssaient, et étaient donc considérés comme des traîtres. Ensuite, outre le montant des impôts levés par les Romains, ils avaient le droit de percevoir des bénéfices pour eux-mêmes, ce dont ils profitaient sans vergogne. De plus, ils étaient chargés de collecter les impôts des prostituées avec qui, puisqu’il n’y avait pas de place pour eux dans une société plus respectable, ils avaient souvent partie liée. Aux yeux des gens « bien », ils n’étaient pas purs. L’accès à la synagogue leur était interdit. Ils ne pouvaient témoigner en justice. Ils n’avaient même pas le droit d’entrer dans une maison privée. S’ils le faisaient, ils rendaient la maison impure ; et quiconque se rendait dans la maison d’un collecteur d’impôts devenait impur lui aussi. » (W. Barclay, Jésus de Nazareth, p. 95)

Marc précise que ces gens malfamés étaient nombreux à le suivre. C’est assez étonnant considérant que Jésus n’est pas maître à prêcher quelque forme que ce soit de laxisme moral. Tout au contraire, ses standards sont plus élevés encore que ceux de Moïse. Il suffit de lire le Sermon sur la montagne pour s’en convaincre. Ses positions très strictes sur l’adultère et le divorce pouvaient en rebuter plusieurs (cf. Mt 5. 27-32). Et que dire son enseignement sur le renoncement à ses droits, et de son commandement d’aimer et de prier pour ses ennemis ? (ibid. v. 38-48). Rien à voir avec le nivellement par le bas de nos sociétés, soi-disant pour ne juger ou n’exclure personne.

Les scribes des pharisiens, le voyant manger avec les collecteurs des taxes et les pécheurs, disaient à ses disciples : Pourquoi mange-t-il avec les collecteurs de taxes et les pécheurs ? (v. 16)

Les scribes des pharisiens (grammatéis tôn pharisaiôn), soit les scribes du parti des pharisiens. Le grammatéus est un expert-interprète de la loi ; le voyant manger avec les collecteurs de taxes et les pécheurs… Que viennent faire ces lettrés au banquet offert chez Lévi ? Il est peu probable qu’ils s’y soient invités. Ils évitaient tout rapport avec ces « pécheurs ». La même question se posera au sujet de la présence des pharisiens dans un champ de blé, le jour du sabbat, à l’instant où les disciples arracheront des épis (Mc 2.24, parasha Èmor). Que faisaient-ils là ? En réalité, ils n’avaient pas besoin d’y être. Nous avons tendance à traiter les récits évangéliques comme des reportages saisis sur le vif, ce que bien souvent ils ne sont pas. Nous sommes en présence d’une sorte de scénette pédagogique qui résume et illustre une situation caractéristique du ministère de Jésus. Comme le rabbi de Nazareth s’était lié à des gens malfamés, l’élite spirituelle des Juifs n’a pas tardé à formuler sa critique. Même cas de figure avec les épis de blé « moissonnés » un jour de sabbat, ce qui contrevenait à la règle pharisienne. Les pieux l’apprennent, ils en sont outrés, et s’en prennent ensuite au maître ou à ses disciples. L’important, c’est de bien saisir ce qui est dit et d’en mesurer les enjeux.

Sur notre page sur La pratique de la sainteté, Geza Vermes dépeint la mentalité pharisienne en ces mots : « La citoyenneté spirituelle d’un Juif dépend de son observance de la Loi. La communauté sainte est donc une communauté d’observants. C’est la mentalité qui prévalait chez les pharisiens et les scribes des évangiles. Ils évitaient les relations avec les Juifs à la moralité équivoque et se plaisaient de la compagnie des « justes », c’est-à-dire de ceux qui s’appliquaient à observer les lois juives. Leur insistance sur les ablutions rituelles - qui étaient censées leur procurer la pureté - justifiait qu’ils se tiennent à l’écart de tous ceux qui ne se soumettaient pas à ces rites. »

Ils disaient à ses disciples… Les scribes adressent leur critique aux disciples, plus fragiles et vulnérables, afin d’ébranler la confiance qu’ils ont placée en Jésus. Ils s’en prennent aux disciples, mais c’est le maître qu’ils visent, mettant en question son intégrité et la valeur de la voie qu’il propose.

Pourquoi mange-t-il avec les collecteurs de taxes et les pécheurs ? Question ou formulation d’une critique ?

Dans bien des situations, la question posée est moins importante que ce qu’elle sous-entend. Et que sous-entend-elle? Que Jésus n’a pas soin du devoir de sanctification qui revient à Israël, en vertu du commandement de Dieu : Vous serez saints, car moi, le SEIGNEUR, votre Dieu, je suis saint (Lv 19.1). Qu’en partageant la table des collecteurs de taxes et des pécheurs, il se disqualifie lui-même comme guide spirituel, puisqu’il se rend lui-même impur. Il doit être compté parmi les transgresseurs (Es 53.12). Qu’en conséquence, la doctrine de Jésus ne saurait conduire au salut.

Jésus, qui avait entendu, leur dit : Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. (v. 17)

Par bonheur, c’est le Maître qui répond. Il le fait au moyen d’une formule choc et irrépressible : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. » La présence de Jésus auprès des pécheurs est aussi justifiée que peut l’être celle du médecin auprès des malades. C’est la vocation spécifique du médecin de prodiguer des soins aux malades. Il y consacre sa vie. Même chose pour Jésus. En s’approchant du pécheur, il ne manque aucunement de se sanctifier pour Yahvé, dans les termes de Lévitique 19. Bien au contraire, cette proximité exprime sa pleine consécration à la mission que le Père lui a confiée : « Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » Qu’est-ce que la sainteté, sinon de donner priorité à l’idéal de Dieu, exprimé dans la Torah ? Or quel est-il ? « Par ma vie, - déclaration du Seigneur DIEU - ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il revienne de sa voie mauvaise et qu’il vive ! Revenez, revenez de vos voies mauvaises. Pourquoi devriez-vous mourir, maison d’Israël ? » (Ez 33.11)

Les « justes », ce sont ceux qui s’appliquent déjà à observer les commandements de Dieu. Les « pécheurs », ce sont ceux qui n’y prennent pas garde. La mission de Jésus consiste à chercher, à trouver et à ramener la brebis perdue. C’est pour cela qu’il ne se complait pas dans la compagnie des « justes », à l’instar des pharisiens et des Juifs pieux, mais accepte avec joie l’invitation de Lévi et mange à sa table avec tous ses amis. En réalité, souligne G. Vermes, l’attitude ségrégationniste des pharisiens faisait en sorte qu’ils « fermaient aux hommes le royaume des cieux » (Mt 23.13) en les privant de « la clef de la connaissance » (Lc 11.52). Une attitude qui entre en collision frontale avec Lévitique 19.1 : « Parle à toute la communauté des Israélites… » Qui est fidèle à la Torah ?

Résumons. Jésus adresse son instruction à tous ceux et celles qui viennent à lui. Il n’exclut personne. En cela, il se montre fidèle à la Torah qui prescrit d’instruire toute la communauté d’Israël de son devoir de sainteté. Il appelle à sa suite Lévi, un collecteur de taxes, de la même manière qu’il l’avait fait pour Simon et André, et Jacques et Jean. Il ne pratique aucune forme de ségrégation basée sur le niveau de fidélité à la loi. Lévi donne un dîner chez lui et invite son nouveau maître. Et voilà que Jésus entre dans sa maison, s’assied à sa table et mange avec lui et nombre de ses invités de mauvaise réputation. Les pharisiens l’apprennent et en sont scandalisés. De leur point de vue, le rabbi de Nazareth n’a pas soin du devoir se sainteté qui incombe à tous les fidèles d’Israël. Il se rend impur en s’associant de la sorte aux collecteurs de taxes et gens de mauvaise vie. Il se disqualifie lui-même. Les disciples sont interrogés sur le comportement déviant de leur maître, comme ils peuvent l'être encore aujourd’hui. Mais c’est le maître qui répond à ces spécialistes de la Torah : Sa présence auprès des pécheurs est aussi justifiée que l’est celle du médecin auprès des malades. Car il n’est pas venu appeler des justes, mais des pécheurs.

Ce qui caractérise la pratique de la sainteté chez Jésus, c’est justement son caractère vocationnel et missionnaire. Jésus s’invite chez le pécheur pour lui apporter des soins, lui porter secours, l’inviter à revenir dans la voie de Dieu. Sa présence est téléologique ; elle a sa raison d’être, son but spécifiques. Et le Messie est totalement dévoué à ce but ; c’est sa vocation, le sens profond de sa vie. Qu’est-ce qu’être saint sinon d’être consacré à l’idéal de Dieu exposé dans l’Écriture et clamé avec tant de majesté dans le Sermon sur la montagne. Une fois encore, les disciples observeront leur maître et apprendront de chacune de ses paroles et de chacun de ses gestes. Car leur propre pratique de la sainteté sera calquée sur Jésus et non sur la piété pharisienne (cf. Mc 8.15) ou celle quelque autre maître de ce monde. Mais le sera-t-elle vraiment ?

Denis Grenier
Juin 2016

Questions sur les textes pour l'étude biblique en petits groupes