Lecture de la Torah :

Le SEIGNEUR dit à Moïse : Dis aux Israélites : Lorsqu’une femme est enceinte et qu’elle met au monde un garçon, elle sera impure pendant sept jours ; elle sera impure comme aux jours où elle est souillée par ses règles. Le huitième jour, l’enfant sera circoncis. Elle restera encore trente-trois jours à se purifier de son sang ; elle ne touchera rien de sacré, et elle n’ira pas au sanctuaire jusqu’à ce que les jours de sa purification soient accomplis. Si elle met au monde une fille, elle sera impure pendant deux semaines, comme lors de sa souillure menstruelle ; elle restera soixante-six jours à se purifier de son sang. Lorsque les jours de sa purification seront accomplis, pour un fils ou pour une fille, elle apportera au prêtre, à l’entrée de la tente de la Rencontre, un agneau d’un an pour l’holocauste, et une colombe ou une tourterelle en sacrifice pour le péché. Le prêtre les présentera devant le SEIGNEUR et fera sur elle l’expiation, après quoi elle sera pure de son flux de sang. Telle est la loi concernant la femme qui met au monde un enfant, garçon ou fille. Si elle n’a pas de quoi se procurer un mouton, elle prendra deux tourterelles ou deux colombes, l’une pour l’holocauste, l’autre en sacrifice pour le péché. Le prêtre fera sur elle l’expiation, et elle sera pure. (Lv 12).

Bible et sexisme

Lorsque j’étais au collège, un type avait organisé une discussion au café étudiant au sujet du sexisme dans la Bible. La question du sexisme était au cœur des débats en ces jours-là. L’orateur proposait que soient retirés de la Bible plusieurs passages qu’il jugeait sexistes, dont celui-ci. En effet dans ce chapitre, pour avoir accouché d’un fils, la femme est impure sept jours, alors que pour une fille, elle est impure quatorze jours. Sexisme ! Je me demande s’il aurait été satisfait si la période d’impureté avait été de sept jours pour un garçon comme pour une fille. Après tout, il y a toujours une période d’impureté qui affecte l’épouse et pas le mari. L’impureté de la femme consécutive à l’accouchement est loin d’être résolue. La notion même d’impureté nous est étrangère.

Impure, dites-vous…

Dans l’Ancien Testament, pureté et impureté sont généralement à entendre dans un sens rituel plutôt que moral. L’état d’impureté interdit tout contact avec le sacré et toute pratique des actes rituels. Cet interdit visait d’abord à sauvegarder la sainteté du Sanctuaire (Lv 15.31), lieu de la présence de Dieu et de l’expiation des fautes d’Israël. Le principe étant que le sacré ne doive en aucune façon être contaminé par le profane.

Dans la règle de Lv 12, la femme qui a accouché d’un fils ou d’une fille n’est pas déclarée impure en raison d’une faute personnelle, ni pour avoir accouché. L’enfantement a toujours été vu comme une bénédiction dans la culture juive. Il ne faut donc pas envisager ce passage d’un point de vue individualiste. Si une impureté est contractée, ce ne peut être qu’en référence à la condition d’une autre personne : Ève (Hawwah).

À cause d’elle

Bien que l’impureté ait une signification rituelle plutôt que morale, il ne faut pas oublier leur lien originel. Il se trouve dans

le narratif de la Genèse. L’humanité, représentée par Adam et Ève, transgresse un ordre de Dieu et se trouve ainsi à rompre l’Alliance originelle établie entre le Créateur et sa créature. L’harmonie avec Dieu et sa création est brisée (Gn 3.8), et l’homme et la femme deviennent « impurs ». Cela s’exprime dans leur expulsion du jardin, de l’Éden, qui représente l’espace sacré, le lieu de la faveur de Dieu. L’humanité ne pourra réintégrer cette position, puisqu’elle est réellement impure, et de ce fait séparée de Dieu (ibid. v. 23-24).

D’un point de vue spirituel, c’est la conséquence la plus importante. Mais il y en aura d’autres. La déchéance de l’humanité s’accompagnera de douleurs et de souffrances. Adam et Ève en seront atteints, chacun dans son identité propre en tant que créature sexuée.

L’homme aura peine à assurer sa subsistance, et la femme à mettre au monde des fils et se réaliser en tant qu’épouse. Mais encore faut-il prendre ces châtiments au pied de la lettre, comme juifs et chrétiens l’ont fait au cours de l’histoire ? En effet, peut-on imaginer un travail de la terre qui ne causerait ni peine ni sueur, ou encore un accouchement qui n’entrainerait ni effort ni douleur ? Les mots « je multiplierai » (la peine de tes grossesses) méritent d’être soulignés ici. La difficulté n’est pas introduite comme une nouveauté ; elle est plutôt augmentée. Les tâches allouées à l’humanité dans son innocence n’étaient pas sans peines. Cultiver et garder le jardin (2.15) demande des efforts ; remplir et soumettre la terre (1.28) en demande aussi. Mais la désobéissance humaine rend plus difficile la réalisation du mandat, et l’humanité peine à s’accomplir. Je crois que la Genèse fait appel à l’allégorie, à un langage imagé qui vise bien autre chose que le jardinage et les douleurs de l’accouchement.

Bénis ou maudits ?

Le jour où ils furent créés, l’homme et la femme furent bénis par le Créateur (1.28). Mais après avoir péché, ils furent exposés au châtiment divin. Le châtiment s’est déployé dans le champ de la bénédiction créationnelle, sans toutefois supprimer cette bénédiction, qui relève de la Création et non de l’Alliance survenue ensuite : « La bénédiction, le pouvoir de procréer : cela reste à l’humanité ; mais il s’y mêle l’amertume, le cadeau devient fardeau. Le grand dérèglement du péché affecte le bien que Dieu avait produit, de telle sorte que tout demeure et tout est changé. » (Henri Blocher, Révélation des origines, PBU, Lausanne, 1979, p. 178)

Les hommes et les femmes que nous rencontrons dans les pages de la Bible – tout différemment de nous – ne comprennent pas leur relation au monde créé comme si elle était immédiate et individualisée. Ils se savent solidaires des œuvres de leurs ancêtres, bonnes et mauvaises, de la génération présente jusqu’à celle d’Adam, premier de la lignée. Les diverses douleurs et affections de la vie ravivent alors le souvenir du péché et de son ultime expression : l’éloignement du Sanctuaire de Dieu, de la présence de Dieu. Ainsi, dans le texte qui nous occupe, la femme est-elle déclarée impure du simple fait de passer par les douleurs de l’enfantement, parce que ces douleurs évoquent le jugement prononcé sur Ève, tel qu’il est rapporté dans la Genèse :

À la femme, il dit : Je multiplierai la peine de tes grossesses. C’est dans la peine que tu mettras des fils au monde. (3.16)

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