No exit

On pourrait dire de la femme juive qui accouche qu’elle est « impure par évocation ». Les mots de Genèse 3.16 sont actualisés par les douleurs de l’enfantement, de même que leur conséquence : la mise à l’écart du sacré. Il n’y a pas de séparation possible d’Hawwah et de la parole prononcée sur elle. Sa destinée est celle de toutes les femmes. « Nous ne pouvons pas nous retirer dans la communion des pécheurs », disait Bonhoeffer à ses étudiants, car « il est impossible de surmonter l’humanité adamique. Pour chacun de nous, elle reprend naissance chaque jour. » (La Nature de l’Église, Labor et Fides, Genève, p. 43) La Torah inscrit résolument l’humanité dans l’héritage d’Adam. Les Israélites sont invités à assumer cette réalité, sans se faire illusion à son sujet (Dis aux Israélites…).

Toutefois, la règle des parashiyôt Tazriâ et Métsorâ a pour objectif de pallier à ce problème. Les Israélites, peuple de Yahvé, rachetés de la maison de servitude par le déploiement de Sa force, ne sont pas destinés à la colère, mais à la communion avec Dieu. La Torah a donc une provision pour réintégrer le pécheur dans la communauté sainte, même si cette solution devait avoir un effet temporaire.

Prendre son mal en patience

Cette réintégration a son prix. Elle se paie d’abord en unités de temps, en jours. La naissance d’un garçon entraîne une période d’impureté de sept jours, suivis de 33 jours de purification, pour un total de 40 jours. Nous reconnaissons tout de suite les nombres symboliques de sept et de quarante. Le sept peut évoquer les sept jours de la création et ainsi englober toute l’expérience du monde présent marquée par l’impureté conséquente au péché, privant l’humanité de la gloire de Dieu (Rm 3.23). Le quarante est aussi une durée type. Il rappelle les 40 années qui furent nécessaires à la mise en service de Moïse, de même que les 40 jours d’intercession de ce même Moïse sur le mont Sinaï pour obtenir le pardon pour Israël, ou encore les 40 années de la génération de l’Exode au désert, en conséquence de son incrédulité.

La réintégration se paie ensuite en sacrifices. Elle se complète par des offrandes, un holocauste et un sacrifice pour le péché. Une fois le geste sacrificiel accompli par le prêtre, la femme est déclarée pure.

Sexisme d’opinion

Étrange est le redoublement du temps d’impureté et de purification suite à la naissance d’une fille : 14 jours d’impureté suivis de 66 jours de purification. L’exégèse juive va dans le sens d’une double évocation d’Hawwah, sept jours pour l’impureté de la mère, et sept jours pour celle de sa fille. « Car elle vient de mettre au monde un être frappé à l’origine par l’impureté de toutes les femmes. » (Chab. 2.6) Ces mots traduisent bien l’opinion rabbinique voulant que la femme soit la grande responsable de la désobéissance humaine. Opinion déjà affirmée dans la sagesse de Ben Sira : « La femme est à l’origine du péché et c’est à cause d’elle que nous tous nous mourrons. » (Siracide 25.24) Toutefois on voit mal comment la Torah pourrait cautionner une telle opinion. D’après Genèse 2. 15-17 et 3.17, l’homme est le premier répondant de l’Alliance. Puisque c’est à l’homme que le commandement avait été donné, c’est lui, en premier lieu, qui devait en assurer la garde. Rôle dont il s’est bien mal acquitté (cf. 3.6).

Au-dessus des anges

Plus intéressant est le commentaire du Talmud de Jérusalem, Chabbat 2, 6, qui précise que la période de purification est de sept jours, car si Adam n’avait pas fauté, il aurait été au-dessus des malakhim, des anges. Mais avec la faute, la touma, impureté, ramène l’homme sous la dépendance des lois de cette création (les sept jours de la création). Le huitième jour se situant à un niveau plus élevé, la purification commence ce jour-là (R. David Sabbah). En d’autres mots, si Adam n’avait pas péché, il aurait été du huitième jour, d’un ordre du créé au-dessus de l’actuelle création, à laquelle appartiennent les anges. Il aurait été ainsi au-dessus des anges. Ce commentaire sera utile à notre interprétation des septième et huitième jours de notre péricope de Marc.  

Femme juive,
par Jean-Baptiste Corot

Lecture des Prophètes (Es 66. 7-8) :

Avant d’être en travail,
elle a accouché ;
avant que les douleurs lui viennent,
elle a donné le jour à un fils.
Qui a jamais entendu rien de tel ?
Qui a jamais rien vu de semblable ?
Un pays peut-il naître en un seul jour ?
Une nation peut-elle être mise au monde d’un seul coup ?
À peine en travail, Sion a mis au monde ses fils !

Contexte textuel : Les derniers oracles du livre d’Ésaïe (56-66) appartiennent à une période qui devait être particulièrement difficile pour les croyants d’Israël. Le prophète fait une nette distinction entre ceux qui demeurent fermes dans leur foi (les serviteurs du Seigneur, ceux qui tremblent à sa parole) et ceux qui désobéissent à Dieu. Les premiers sont faibles et abattus (57.15) ; ils sont exposés aux abus (57.1 ; 59.15) et à la moquerie (66.5) des seconds. L’étendue des fautes de la nation est telle que son avenir parait bloqué (59. 1-15). Le prophète s’adresse à ces fidèles comme un bon pasteur pour leur ouvrir les portes de l’espérance : le Seigneur gardera ses serviteurs dans toutes leurs générations (59. 20-21 ; 66. 22-23), leur fidélité sera rétribuée (65. 13-14), la justice germera bel et bien sur la terre (61.11), et ils verront la réalisation de leur espérance (66.14). Quant aux impies, ils seront couverts de honte et sévèrement punis.

La clé d’interprétation de ce passage d’Ésaïe réside dans le symbolisme de son langage. Jérusalem, la ville sainte, emblème de la nation juive, est figurée par une femme mariée à Yahvé (Es 54.5). Depuis le chapitre 40, la venue de Dieu est clamée comme la venue de l’Époux (cf. 40.10 ; 52.8). Voyons de plus près le contexte.

« Sion disait : Yahvé m’a abandonnée, le Seigneur (Adonaï) m’a oubliée ! » (49.14)

Sion (autre nom pour désigner Jérusalem, la nation) se voit comme une femme abandonnée par son mari et privée de fils et de filles. Ces sentiments se comprennent aisément s’ils se rapportent à l’expérience douloureuse de l’exil babylonien*. La chute de Jérusalem, la destruction du temple de Salomon et la déportation massive des populations de Juda, tout cela a profondément ébranlé la foi de ceux et celles qui y ont survécu. Ce fut ressenti comme un séisme intérieur, un « heartquake » aux effets dévastateurs. Jérusalem, la fille de Sion, l’épouse de Yahvé, fut brisée, humiliée, dépouillée, et ses enfants furent dispersés. La nation se voit alors comme une femme répudiée et privée d’enfants (50.1). Les rescapés de Sion sont profondément affligés par cette situation. Ils se repaissent de larmes et de désespoir.

* Selon l'opinion que le livre d'Ésaïe regroupe des collections de prophéties dont certaines ont été composées bien après la vie du prophète judéen qui a donné son nom au livre. La question est débattue.

Suite du commentaire pour Tazriâ