Recension de

L'ÉVANGILE DANS LE CALENDRIER:
MARC RÉVÉLÉ PAR LA LITURGIE JUIVE

par Henri Lefebvre ~ Yerushalaim No. 39

Voici un livre qui nous emmène au premier siècle, et ce n’est pas son moindre intérêt.

Bien évidemment, le premier siècle de l’ère chrétienne nous intéresse tous ! Chacun se fait sur ce sujet toutes sortes d’idées. Beaucoup considèrent ce temps-là comme le temps de base, puisqu’il vit la venue en terre d’Israël d’un homme extraordinaire qui fut considéré ensuite, soit comme un homme de bien, penseur et thaumaturge, soit comme un prophète qui vécut ce que vivent souvent les prophètes, le rejet, la mort, et la reconnaissance posthume, soit encore, et c’est ce qui fait que nous sommes chrétiens, c’est-à-dire disciples de ce Jésus, Messie suscité par l’Éternel au sein du peuple juif.

Ce premier siècle vit donc la naissance de communautés d’hommes et de femmes ayant mis leur foi dans ce Messie (en grec Chrestos, en français Christ), ce qui nous fait dire maintenant que ce fut la naissance de l’Eglise.

Comment les récits de cette Histoire sainte furent-ils établis pour nous parvenir maintenant sous forme de ce qu’on appelle le Nouveau Testament, par qui, pour qui, et comment ces textes ont-ils été composés ? Voilà qui pourrait nous intéresser et nous aider à les lire et les comprendre.

Mais toutes ces questions ont déjà fait l’objet d’une somme considérable de recherches par les spécialistes, au point que nous hésitons, nous simples lecteurs, à nous aventurer sur ce terrain.

Ce livre de Denis Grenier a ce premier avantage d’être écrit très simplement, sans fioritures, ce qui rend son propos très accessible.

Second intérêt : il nous rend ce premier siècle très proche, au point que l’on se surprend, après sa lecture, à être familier des différents courants de pensée qui ont marqué cette période. Dans cette plongée dans un monde évidemment très différent du nôtre, on comprend mieux ce qu’y fut l’une des bases de la transmission de la culture, principalement de la culture religieuse, la transmission orale. Loin de constituer une transmission vague des récits et commentaires (selon l’adage très actuel « Les paroles s’envolent, les écrits restent »), on découvre que l’absence de littérature écrite avait obligé nos ancêtres à établir des règles extrêmement précises pour la seul transmission possible qu’était la tradition orale. Et on se retrouve ainsi rassuré et respectueux pour ce pilier de la foi juive qui insiste sur l’importance de la Torah orale, à côté, en complément, de la Torah écrite que nous connaissons.

Troisième intérêt enfin, et c’est le but de l’ouvrage : on découvre que l’Évangile de Marc fut composé à l’évidence pour être diffusé par ce même canal de la tradition orale, en milieu essentiellement judaïque, puisque l’ensemble de cet évangile s’intègre, versets après versets, (ou péricopes après péricopes), dans le cycle annuel des lectures faites, chaque sabbat, semaine après semaines, à la synagogue.

Cette découverte jette une lumière tout-à-fait nouvelle sur les origines du christianisme : on voit que l’enseignement reçu par les membres de cette communauté chrétienne était comme décalqué sur celui de la Torah dont ils bénéficiaient également avec leurs frères toujours fidèles au judaïsme à la synagogue, impliquant en quelque sorte une « double appartenance ». Tout cela va donc à l’encontre de l’affirmation de la plupart des exégètes chrétiens contemporains qui voient dans les Évangiles une rédaction tardive, située au plus tôt à la charnière des 1er et 2ième siècles. Elle implique que la communauté chrétienne à qui était destiné cet évangile, était évidemment d’origine principalement juive, et en tous cas qu’elle vivait en contact permanent avec la synagogue dont elle était sans doute l’une des composantes, (ce qui nous éloigne diamétralement de l’idée d’une rupture, du moins en ce temps-là) et même que, loin de vivre en autarcie et en séparation de la synagogue, cette communauté vivait dans le respect des enseignements de la Torah qui servaient de base et de support à l’enseignement évangélique.

Autre conséquence de cette découverte : l’inspiration fondamentale de l’église primitive est hébraïque, les fondements de la foi chrétienne sont hébraïques. Il est donc indispensable, si nous voulons retrouver la pureté de l’église primitive de redécouvrir ces fondements au lieu de chercher, comme c’est souvent le cas actuellement, à établir les fondements du christianisme sur l’idée d’une rupture avec le judaïsme. Le « verus israel », venant annuler et remplacer l’Israël originel apparaît plus comme une spéculation vide de sens que comme une réalité. L’Église au contraire tire sa substance de l’arbre originel qui a ses racines profondément plongées dans le terreau divin. L’Église n’est pas une branche détachée du tronc qui se trouverait ainsi plantée dans le sol divin nourricier. Elle est au contraire, et c’est Paul qui nous l’explique magistralement en Romains chap.11, une branche attachée au tronc originel, et les non-juifs sont une branche détachée d’un autre arbre, l’olivier sauvage, pour être greffée sur l’arbre originel. Les branches tirent leur sève, leur substance, leur vie, de cette situation essentielle.

C’est tout cela que ce livre m’a amené à formuler avec une clarté renouvelée, et j’en suis reconnaissant à Denis Grenier. Pour permettre aux lecteurs d’apercevoir quelques aspects de l’ouvrage, en voici, ci-après, quelques courts extraits.

Bonne lecture !

Quelques extraits du livre...

(p.66 et suiv.) Quelque temps après, ... notre professeur d'Ancien Testament, à qui nous avions fait état de notre intérêt pour les fêtes et le calendrier d'Israël, a eu le bon geste de nous alimenter en documentation. Il a rassemblé un certain nombre de copies d'articles sur les anciens calendriers ainsi que des documents glanés sur l'Internet qui traitaient des principes de calcul du présent calendrier juif. Il faut préciser qu'à ce stade, nous commencions tout juste notre initiation au calendrier sacré. Parmi cette documentation, se trouvait le programme annuel des lectures de la Torah et des Prophètes qui est pratiqué aujourd'hui dans la plupart des synagogues juives.

Ce programme permet à chaque communauté juive de parcourir de manière continue tout le Pentateuque chaque année. Les cinq livres de Moïse sont divisés en 54 péricopes ou parashiyôt (sing.: parasha). Chacune de ces péricopes est identifiée par un mot-repère marquant le début de la lecture: Bérèchit (Gn 1.1), Noah (Gn 6.9), Lèkh Lèkha (Gn 12.1) et ainsi de suite. Le cycle de lecture commence avec la parasha Bérèchit le premier sabbat suivant la fête de Soukkôt et se termine à Simhat Torah, le 23 Tichri de l'année suivante.

La lecture de la Torah est suivie d'un texte des Prophètes choisi en fonction des similitudes thématiques qu'il présente avec la parasha. Cette dernière lecture est appelée «conclusion» ou haftarah (plur.: haftarôt). Nous savons que ce programme de lecture est très ancien, sans qu'il soit possible toutefois de préciser quand il est apparu. Quant à la coutume de lire des portions de la Loi et des Prophètes les jours de sabbat, elle était pratiquée à l'époque du Nouveau Testament (Luc 4.16,17; Ac 13.15; 15.21). D'après Actes 15.21, la coutume était observée depuis fort longtemps.

Par simple curiosité, nous avons voulu vérifier si notre cycle de Marc sur le calendrier pouvait avoir été marqué par les lectures sabbatiques. Comme nous disposions d'un calendrier circulaire (Note 1) autour duquel se déployait tout le texte de Marc, il nous était facile de localiser les versets correspondants à la quatrième semaine de Tichri, là où la lecture du Pentateuque devait entamer un nouveau cycle. En quelques secondes, le passage était identifié, c'était Marc 9.35-37, un enseignement adressé aux disciples à la suite d'une discussion au sujet du «rang» de chacun:

Alors il s'assit, appela les douze et leur dit: Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. Et il prit un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et après l'avoir embrassé, il leur dit: Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants...

La péricope est aussitôt suivie des enseignements sur la tolérance (Mc 9.38-41) et des occasions de chute (v. 42 et suiv.). La réponse à notre question paraissait évidente : rien ne nous permettait d'établir (du moins à première vue) une quelconque relation entre la péricope de Marc de la quatrième semaine de Tichri et les thèmes de la parasha Bérèchit (création du monde et du couple humain, rupture de l'alliance originelle, etc.). Nous aurions pu nous arrêter là, mais notre lecture nous a conduit à la péricope suivante, qui ouvre un nouveau chapitre de l'évangile (chap. 10) :

Jésus se mit en route pour se rendre aux confins de la Judée et de l'autre côté du Jourdain. Les foules s'assemblèrent de nouveau près de lui, et selon sa coutume, une fois de plus il les enseignait. Les Pharisiens l'abordèrent et, pour l'éprouver, lui demandèrent s'il est permis à un homme de répudier sa femme. Il leur répondit: Que vous a commandé Moïse ? Moïse, dirent-ils, a permis d'écrire un acte de divorce et de répudier (sa femme). Et Jésus leur dit: C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse a écrit pour vous ce commandement. Mais au commencement de la création, Dieu fit l'homme et la femme; c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et les deux (époux) deviendront une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni.

Cette fois, la résonance de cet épisode avec les premiers chapitres de la Genèse sautait aux yeux. La parasha Bérèchit est même citée textuellement par Jésus (Gen 2.24). Pour répondre à la question controversée du divorce, Jésus revient à l'intention première du Créateur, «au commencement (bérèchit) de la création» (Gen 1.1).

La loi mosaïque sur le divorce, commente-t-il, n'est pas une «ordonnance» comme les autres ; elle représente une concession de Moïse, à cause de la dureté du cœur humain et n'exprime pas la volonté première du Créateur. Or il se trouve que la parasha Bérèchit se termine sur le constat du mauvais état du cœur des hommes continuellement porté vers le mal (Gn 6.5,6). C'est la première mention que fait la Bible du mot coeur.

Note 1: C’est Bernard Frinking qui, dans son ouvrage « La parole est près de toi. » (Bayard 1996), avait proposé un tel calendrier circulaire pour servir de support à l’apprentissage sur un an de l’Evangile de Marc.