La Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes.

Le chapitre 9 du livre des Proverbes propose une parabole sur deux discours rivaux : celui de la Sagesse, et celui de la Stupidité. Une parabole, c'est une comparaison. La Sagesse et la Stupidité sont comparées à deux femmes qui se disputent l'attention des hommes. Les rôles sont stéréotypés, comme ils le sont souvent dans les figures de la Bible, mais ce n'est pas là l'intérêt de la comparaison.

La Sagesse et la Stupidité ont ceci en commun : installées sur les hauteurs de la ville, elles appellent les naïfs pour les inciter à venir dans leurs maisons. Eh oui, elles se disputent les naïfs, les simples, les nombreux qui doivent encore choisir entre le discours de la Sagesse et celui de la Stupidité. Un choix qui tracera une destinée : « Si tu es sage, c'est pour toi-même que tu es sage ; si tu es insolent, c'est toi-seul qui en supportera les conséquences. »

La Sagesse et la Stupidité prêchent ouvertement et simultanément dans l'espace public. Mais leur ressemblance s'arrête là. Pour le reste, tout les différencie et les oppose. Voyons leurs différences.

La première de ces différences, c'est que la Sagesse a bâti sa maison (v. 1), alors que la femme stupide et frivole (incarnation de la prédication rivale) n'a rien fait de tel : la maison à l'entrée de laquelle elle s'assied est présupposée, elle est préexistante. La Sagesse a tout bâti de ses mains ; la Stupidité n'a rien bâti du tout. La Sagesse a créé le monde ; la Stupidité profite du monde qui est déjà là, incapable de créer quoi que ce soit, capable seulement de pervertir ce qui lui est donné. Voilà qui distingue nettement la parole de Dieu de la parole de l'homme. Dieu est créateur de l'univers, l'homme habite l'univers que Dieu a créé pour lui. Il peut détruire sa maison – et c'est ce qu'il fait – mais il incapable de créer « sa propre maison ». Nous sommes donc en présence de la Parole qui a créé le monde (la prédication de la Sagesse) contre une parole qui n'a pas le pouvoir de créer (la prédication de la Stupidité).

La seconde de ces différences, c'est que la Sagesse « a égorgé une bête, préparé son vin et dressé sa table ». Cela signifie qu'elle a préparé un festin pour tous ceux qui répondront à son invitation d'entrer dans sa maison. En comparaison, la Stupidité n'a rien préparé pour ses invités ; elle n'a rien à leur offrir si ce n'est la séduction du discours : « L'eau dérobée est douce, le pain caché est agréable ! » (v. 17) En d'autres mots, elle leur promet une eau et un pain (ration du prisonnier) de facilité et de plaisir, pour peu qu'ils ferment les yeux sur leur provenance (d'où l'usage des qualificatifs « dérobé » et « caché ». La Bible juive (JPS) traduit : « Les eaux volées sont douces, et le pain mangé en cachette est goûteux. » Tout ce que la Stupidité offre à ses naïfs, c'est le plaisir de l'immoralité que chacun devra trouver lui-même. Nous sommes donc en présence de la Parole qui nourrit à satiété et fait vivre celui qui y prête attention (la prédication de la Sagesse) contre une parole qui n'a rien à offrir que la promesse du maigre plaisir (l'eau et le pain) de l'immoralité (la prédication de la Stupidité). Une table pleine, un festin, avec ses exigences morales, contre une table vide, une eau et un pain volés, sans exigences morales. La Sagesse crie : « Venez, mangez de mon pain et buvez du vin que j'ai préparé ; abandonnez la naïveté et vous vivrez, dirigez-vous dans la voie de l'intelligence. » (v. 5-6)

La troisième différence, c'est que la Sagesse envoie ses servantes pour crier son message. Cela signifie que l'appel de la Sagesse nous parvient par la bouche de ses messagers, de ses serviteurs, qui ne s'expriment pas en leur propre nom. La femme stupide de la comparaison, de son côté, interpelle directement les passants ; elle parle en son propre nom et de sa propre autorité (v. 14-16). Ce détail peut paraître insignifiant. Il ne l'est pas. Les messagers de la Sagesse sont les porte-paroles d'une science qui va bien au-delà de leurs propres personnes ; ils annoncent la sagesse de toujours, celle qui est investie depuis le commencement du monde : « Le Seigneur m'a produite comme le commencement de sa voie, avant ses œuvres du temps jadis. Je suis investie depuis toujours, depuis le commencement, depuis l'origine de la terre. » (Pr 8. 22-23)

Le discours de la Stupidité est un discours autonome, auto-proclamé, créé par l'homme. À chaque fois qu'il est proclamé, il manifeste l'homme, sa volonté d'autonomie et de puissance. Il glorifie, il exalte l'homme. Mais en réalité, ce discours n'a pas d'autorité au-delà de celle qu'il se donne. Car ce que je crée n'est jamais plus grand que ce que je suis.

Nous sommes donc en présence de deux discours rivaux adressés aux naïfs. Celui de la Sagesse, et celui de la Stupidité. La Sagesse a créé le monde ; la Stupidité n'a rien créé ; la Sagesse nourrit et fait vivre ceux qui l'écoutent ; la Stupidité n'offre rien de substantiel au-delà de la séduction de son discours laxiste ; la Sagesse s'adresse à nous par ses humbles serviteurs ; la Stupidité s'adresse à nous directement, s'appuyant sur sa propre autorité.

Les versets 7 à 12 traitent de l'insolent et du sage, c'est-à-dire de ceux qui ont déjà fait leur choix entre la maison de la Stupidité et celle de la Sagesse. Seul le sage se laisse instruire (v. 9), car « le début de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur » (v. 10). Craindre le Seigneur, c'est reconnaître sa suprême autorité. Sans cette reconnaissance, point d'amour pour la sagesse !

Qui peut être instruit ?

Les versets 7 à 12 du neuvième chapitre des Proverbes sont plutôt déconcertants pour les modernes ou postmodernes que nous sommes. Cette section de 6 versets se dresse entre la prédication de la Sagesse (6 versets) et celle de la Stupidité (6 versets). La symétrie est parfaite.

Cette section commence par l'affirmation suivante : « Qui instruit l'insolent s'attire le mépris, qui avertit le méchant reçoit un outrage. N'avertis pas l'insolent, de peur qu'il ne te déteste ; avertis le sage, et il t'aimera. »

Il est facile de vérifier la pertinence de cet avis. Il suffit de corriger une idée ou d'avertir son prochain sur les conséquences d'un comportement pour se faire servir aussitôt un plat bien garni de mépris et d'insultes. D'autant plus de nos jours où l'égo est démesuré et roi. Mais ce qui me déconcerte, c'est l'incitation à ne pas même tenter de le faire – parce que ce serait chose tout à fait futile. Il serait plus avisé de réserver l'instruction et les avertissements pour le sage : « Donne au sage, et il deviendra plus sage ; donne la connaissance au juste, et il augmentera son savoir. » (v. 9)

Mais où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le débatteur de ce monde ? demande saint Paul. « Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? » (1Co 1.20) La clé de ce paradoxe se trouve au verset suivant de ce même chapitre des Proverbes : « Le début de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur ; la connaissance des saints, c'est l'intelligence. » (v. 10)

Craindre le Seigneur, dans le langage de l'époque, c'est reconnaître du fond du cœur son autorité. Qu'Il est Roi et Juge des vivants et des morts. Celui qui est habité par cette conviction écoute l'instruction et prend garde à l'avertissement. Il en sait la valeur. Alors que l'insolent, qui n'a de roi que lui-même, n'a que mépris pour la « science des saints ». C'est folie pour lui, dit saint Paul. Au fond, toute attitude repose sur les options fondamentales du cœur. La Sagesse incite à instruire le sage, car il a déjà fait le bon choix. L'insolent est aussi celui qui a fait son choix, un choix qui le rend insensible aux préceptes de la Sagesse.

Mais pourquoi la Sagesse crie-t-elle sur les hauteurs de la ville ? À qui s'adresse sa prédication ? Elle s'adresse au naïfs, aux simples, qui se demandent encore : Mais quel chemin faut-il prendre ? Quel discours faut-il écouter ? Celui-ci ou celui-là ?

Graphou