Jésus, don de Dieu
Rencontre avec une Samaritaine

Jésus ayant su que les pharisiens avaient entendu dire qu'il faisait et baptisait plus de disciples que Jean, – en fait, ce n'était pas Jésus lui-même qui baptisait, mais ses disciples – il quitta la Judée et retourna en Galilée. Or il fallait qu'il passe par la Samarie. Il arrive donc dans une ville de Samarie nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils. (Jn 4. 1-5)

Pour passer de Judée, au sud, en Galilée, au nord, il faut traverser la Samarie, au centre du pays. C'est le chemin le plus court. Malgré cela, certains Juifs préféraient contourner la Samarie en passant à l'est du Jourdain, ce qui était sensiblement plus long. C'est qu'ils préféraient éviter tout contact avec les Samaritains qu’ils tenaient pour impurs. L’hostilité était réciproque.

Il fallait qu'il passe par la Samarie. Dans l'évangile de Jean, l'impératif il faut exprime souvent la volonté de Dieu : il faut… que le Fils de l’homme soit élevé (3.14) ; il faut que lui croisse et que, moi, je diminue (3.30) ; tant qu’il fait jour, il faut que nous accomplissions les œuvres de celui qui m’a envoyé (9.4). Si Jésus passe par la Samarie, c’est que Dieu veut qu’il y passe, et Jésus fait ce que Dieu veut. Sychar est une petite localité à proximité de la ville de Sychem de l’Ancien Testament (cf. Gn 33. 18-20), aux pieds des monts Ebal et Garizim. Près du champs que Jacob avait donné à Joseph son fils (cf. Jos 24.32).

Là se trouvait la source de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, s'était assis tel quel au bord de la source. C'était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vient puiser de l'eau. (ibid. v. 6-7)

C’était environ la sixième heure, vers midi. Une femme de Samarie vient puiser ; un Juif est assis sur le bord du puits. Que devrait-il se passer ? Normalement, rien. Juifs et Samaritains ont toutes les raisons de s’éviter mutuellement et un bon Juif a toutes les raisons ne ne pas adresser la parole à une femme en public. Ce serait inconvenant. Il est même encouragé à l’ignorer, à faire comme s’il ne la voyait pas, comme si elle était invisible. Si le comportement de Jésus était dicté par la culture et les scrupules religieux des Juifs de son temps, il ne devrait, effectivement, rien se passer. Ils se seraient tourné le dos et auraient esquivé les regards jusqu’à ce que la femme quitte le lieu. Mais comme il s’agit de Jésus, il s’est passé quelque chose.

Jésus lui-dit : Donne-moi à boire. – Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter des vivres. (ibid. v. 8)

Jésus l'a vue et a osé lui parler, lui demander à boire. Jésus n'a rien pour puiser (v. 11) et ses disciples, qui devraient normalement lui servir à boire, ne sont pas là.

La Samaritaine lui dit : Comment toi, qui es juif, peux-tu me demander à boire, à moi qui suis une Samari-taine ? – Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. – (ibid. v. 9)

Il y a une part de résistance dans la réponse de la femme. Elle dit : Comment oses-tu ! Toi, un Juif, moi, une Samaritaine !

C'est le fameux mur de la séparation. Les gens sont séparés en vertu de leur sexe, de leur groupe ethnique ou de leur religion. Ces séparations étaient bien nettes dans la société de l'époque. Jésus ne se laisse pas distraire par ces différences. Jésus, dit saint Paul, nous a réunis en détruisant le mur de séparation, l'hostilité, qui nous isolait les uns des autres et interdisait toute rencontre, toute communion. Et il en donne l'exemple en ne tenant aucun compte des hostilités entre Juifs et Samaritains.

Jésus lui répondit : Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire », c'est toi qui le lui aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive. (ibid. v. 10)

Quelle étrange réponse ! Jésus se situe d'emblée au niveau spirituel. Il lui dit : Si tu savais à qui tu as affaire, ma fille, c'est toi qui lui aurais demandé à boire, et il t'aurait donné de l'eau vive, de l'eau de source. Jésus reparle de cette eau vive dans Jean 7. 37-39 :

Le dernier jour, le grand jour de la fête, Jésus debout, s'écria : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive ! Celui qui met sa foi en moi – comme dit l'Écriture – des fleuves d'eau vive coulerons de son sein. Il dit cela au sujet de l'Esprit qu'allaient recevoir ceux qui mettraient leur foi en lui...

L’évangéliste nous met au clair sur cette eau vive que Jésus veut donner : C’est le don de l’Esprit Saint, dont notre cœur a besoin. La soif de notre cœur ne peut être épanchée que par l’Esprit de Dieu. C’est la bénédiction annoncée par les prophètes de l’Ancien Testament :

Je verserai de l'eau sur le sol altéré
et des ruisseaux sur la terre desséchée ;
je verserai mon souffle
(rouah : esprit) sur ta descendance
et ma bénédiction sur ta progéniture.
(Es 44.3)

La promesse du don de l’Esprit, comme une eau bienfaisante, répondra à la soif la plus profonde de l’âme humaine et la comblera. Jésus se présente comme celui qui procure cette bénédiction. Et c’est là que le texte se corse un brin :

– Seigneur, lui dit la femme, tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond ; d'où aurais-tu donc cette eau vive ? Serais-tu, toi, plus grand que Jacob, notre père, qui nous a donné ce puits et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ? (Jn 4. 11-12)

Trop de commentaires ont dépeint la Samaritaine comme une femme simple et naïve, incapable de saisir le sens spirituel de la parole de Jésus. Il nous semble, au contraire, que la Samaritaine est intelligente et perspicace, et qu’elle a bien saisi le propos de Jésus. Elle a saisi que Jésus avait une grande prétention spirituelle. Une prétention qu’elle oppose à Jacob : Serais-tu plus grand que Jacob ? Cette question fait référence à un épisode du livre de la Genèse. Jacob, fuyant la colère Ésaü, son frère, arrive au pays de Harrân où habite son oncle Laban (ch. 29).

Il aperçut un puits dans la campagne ; trois troupeaux de petit bétail étaient au repos à côté, car c'était à ce puits qu'on faisait boire les troupeaux. Il y avait une grande pierre pour boucher l'ouverture du puits. (Gn 29. 1-2)

On nous explique ensuite qu’au rassemblement des troupeaux, les bergers déplacent la pierre de l’ouverture (ce qui laisse supposer qu’elle est lourde), font boire les troupeaux et remettent la pierre à sa place. Jacob arrive sur les lieux et demande aux bergers présents s’ils connaissent son oncle Laban.

Ils répondirent : Nous le connaissons. [...] Voici sa fille Rachel qui arrive avec le petit bétail.

Jacob propose aux bergers de faire boire les troupeaux sans plus attendre. Mais ceux-ci déclinent l’invitation ; il faut que tous les troupeaux soient rassemblés pour que la pierre de l’ouverture du puits puisse être déplacée.

Il parlait encore avec eux lorsque arriva Rachel, avec le petit bétail de son père : elle était bergère. Lorsque Jacob vit Rachel, fille de Laban, le frère de sa mère, et le petit bétail de Laban, le frère de sa mère, Jacob s'approcha, roula la pierre de l'ouverture du puits et fit boire le petit bétail de Laban, le frère de sa mère. Puis Jacob embrassa Rachel et se mit à sangloter. Jacob dit à Rachel qu'il était un parent de son père, qu'il était fils de Rébecca. (ibid. v. 9-12)

Jacob semble investi tout à coup d'une force herculéenne, puisqu'il déplace seul la lourde pierre qui scelle l'ouverture du puits pour abreuver le petit bétail de son oncle. C'est ce que raconte la Bible. Mais la version populaire de l'histoire était enjolivée pour les besoins de l’exégèse (du midrach). Jacob, investi d’une grande force (ou pouvoir) déplace la pierre ; aussitôt les eaux montent d’elles-mêmes et débordent du puits pour abreuver le troupeau de Laban. Ces eaux vives jailliront et déborderont du puits tout au long du séjour de Jacob à Harrân (vingt ans) – symbolisant la bénédiction apportée par Jacob (Gn 30.30 ; cf. Targoum Jonathan Gn 29.10). Jacob, c’est l’élu de Dieu (28. 13-15) qui a le pouvoir de faire monter les eaux vives et procurer la bénédiction.

Ce midrach peut éclairer notre texte de Jean. La Samaritaine est venue au puits de Jacob pour y puiser de l’eau. Mais ce n’est pas un puits quelconque ; celui-ci vient de Jacob, qui en a bu lui-même ainsi que ses fils et ses troupeaux. Il se pourrait donc qu’elle soit venue à ce puits pour se procurer quelque chose de plus que de l’eau : les eaux vives spirituelles annoncées dans la Bible, la bénédiction dont son cœur a soif. C’est ce qu’elle serait venue chercher en s’approchant de ce lieu saint associé, par la tradition, à la grande figure de Jacob « qui fait monter les eaux vives et procure la bénédiction ».

Cela expliquerait bien sa réaction. Un inconnu, un Juif, affirme sans détour qu’il peut lui procurer l’eau vive (bien qu'il n'ait rien pour puiser). Elle se dit : Holà, c’est Jacob qui fait monter cette eau vive. Serais-tu, toi, plus grand que Jacob… Pour qui te prends-tu ?

Elle saisit très bien la dimension spirituelle du propos. Mais, jusqu’à preuve du contraire, c’est de Jacob que viendra la bénédiction. – C’est gentil de vouloir aider, mais je ne suis pas sans ressources. Il y a Jacob. À moins que tu sois plus grand que Jacob, ce qui serait bien étonnant !

En effet, pour admettre notre besoin de Jésus, il nous faut admettre en premier que nous sommes sans ressources. Aussi longtemps que nous attendons le salut de quelque part d'autre (d'une religion ou d'une discipline quelconque), on se dit : Pourquoi Jésus ? Comme cette femme qui recherche en ce lieu et dans la figure de Jacob la bénédiction que seul le Messie peut lui donner.

Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura encore soif ; celui qui boira de l'eau que, moi, je lui donnerai, celui-là n'aura jamais soif : l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira pour la vie éternelle. (Jn 4. 13-14)

Ne plus avoir soif, c’est être rassasié. Avoir encore soif, c’est ne pas l'être, c'est ressentir toujours un vide intérieur et courir dans tous les sens pour le combler. C'est le message de l'Ancien Testament que Dieu seul peut combler cette soif :

Holà ! Vous tous qui avez soif !
Venez vers l'eau,
même celui qui n'a pas d'argent !
Venez, achetez et mangez,
venez, achetez du vin et du lait,
sans argent, sans rien payer !
Pourquoi pesez-vous de l'argent
pour ce qui n'est pas du pain ?
Pourquoi vous fatiguez-vous
pour ce qui ne rassasie pas ?
Écoutez-moi donc et vous mangerez ce qui est bon,
et vous vous délecterez de mets succulents.
tendez l'oreille et venez à moi ;
écoutez, et vous vivrez...
(Es 55. 1-3)

Pourquoi courir obstinément après ce qui ne répond pas à la soif du cœur. Dieu offre ce qui comble cette soif. Mais pour le recevoir, il faut cesser de courir après les mirages dans le désert. C’est pour cela que Jésus lui dit la vérité toute crue : Celui qui boit de cette eau – celle de la source de Jacob – aura encore soif. Il lui dit : Ma fille, ce n’est pas Jacob qui répondra à ton besoin. Tu peux venir puiser ici tant que tu voudras, cela n’épanchera pas la soif de ton âme, cela ne te procurera pas la plénitude que tu cherches. Il faut que tu te tournes vers moi pour que je fasse monter de ton cœur la source jaillissante pour la vie éternelle. Aussi longtemps que tu seras attachée à une autre source, une autre croyance, un autre nom, ton âme sera vagabonde et sans repos. Tu auras toujours soif. Tu dois d’abord lâcher prise.

Gordon Neufled, psychologue clinicien de Vancouver, émet cette réflexion :

Il est très difficile, même pour nous, adultes, de renoncer à une chose à laquelle nous sommes attachés, qu’il s’agisse d’un désir – par exemple d’être aimé et respecté –, d’un espoir, d’un but quelconque ou d’une relation. Pourtant nous sommes incapables d’évoluer tant que nous n’avons pas compris combien il est futile de tenter une chose impossible, et tant que nous n’avons pas éprouvé la déception et la tristesse qui résulte de cet état de chose. (Gordon Neufeld, Retrouver son rôle de parent, p. 186)

Cela signifie qu’il y a une libération qui passe par une prise de conscience que tout ce que nous avons entrepris pour épancher notre soif intérieure est voué à l’échec, que tout cela est futile et inutile. « Le sentiment de futilité nous rend vulnérables. Il nous oblige à reconnaître que notre contrôle est limité et qu’il y a des choses que nous ne pouvons changer. » (Neufeld, op. cit.) D'ordinaire, cette prise de conscience se traduit par des larmes. « Les larmes induites par un sentiment de futilité peuvent être libératrices, écrit Neufeld, car elle signalent que le cerveau a compris qu’il faut lâcher prise ».

Jésus lui dit la vérité au sujet de sa quête. Elle n’épanchera pas sa soif intérieure. Il l’invite à lâcher prise.

Car ce peuple a doublement mal agi :
ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive,
pour se creuser des citernes, des citernes crevassées,
qui ne retiennent pas l’eau.
(Jr 2.13)

C’est ainsi que nous faisons. Nous nous détournons la Source d’eau vive qui est seule capable de répondre à notre besoin pour ensuite nous lancer dans toutes sortes de quêtes supposées répondre à notre besoin, alors qu’elles ne le peuvent pas. Ces citernes crevassées qui s’assèchent d’elles-mêmes peuvent désigner toutes choses dans lesquelles nous cherchons à nous réaliser pleinement – que ce soit la profession, la relation sociale, la relation amoureuse, une philosophie ou une religion particulières.

La femme lui dit : Seigneur, donne-moi cette eau-là, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici. (Jn 4.15)

Nous avons aisément cru que la femme était sotte et qu’elle n’entendait pas grand chose à la parole spirituelle de Jésus. Que l’eau vive qu’offrait Jésus était pour elle une eau magique qui, une fois reçue, la dispenserait de venir puiser de l’eau à cet endroit ou ailleurs. Une interprétation qui ne fait aucun sens. Une telle eau n’existe que dans les mythes. Mais la découverte du midrach sur Genèse 29 induit à une interprétation différente.

Nous croyons que la femme a bien saisi le sens de la parole de Jésus Quiconque boit de cette eau… Elle sait très bien que l’eau qu’il propose de lui donner est un langage convenu pour désigner une bénédiction spirituelle. Sa réponse est alors pleine de bon sens. Elle lui demande de lui procurer cette bénédiction, de sorte qu’elle n’aie plus à la chercher en ce lieu, à la source de Jacob. Car si elle pouvait avoir, en elle, la source d’eau jaillissante pour la vie éternelle, il est évident qu’elle ne viendrait plus la chercher auprès du patriarche Jacob. Ce lieu, qui était pour elle le lieu du sacré et éventuellement du salut, s'en trouvera dévalué. Du moins, il ne remplira plus de fonction sacrée.

Croire en Jésus c’est, implicitement, renoncer aux croyances et aux quêtes de bonheur qui ont jusque là retenu toute notre attention. On délaisse ces choses, parce qu’on a désormais trouvé la source spirituelle qui répond aux besoins du cœur – on a plus soif, si bien qu’on a plus besoin de venir puiser à une autre source.

– Va, lui dit-il, appelle ton mari et reviens ici. La femme répondit : Je n’ai pas de mari. Jésus lui dit : Tu as raison de dire : « Je n’ai pas de mari. » Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit vrai. (ibid. v. 16-18)

Pourquoi cet appel au mari ? Pour entrer dans le personnel, l'intime ? Parce que la recherche d’un mari, d’un homme, du bonheur conjugal, est le point de départ de sa quête ? Parce que Jésus veut se révéler plus encore à cette femme pour qu’elle sache qu’il est le Messie ? Toutes ces réponses, peut-être. Ce qui est frappant, c’est que le dévoilement de la vie privée de la Samaritaine ouvre une discussion sur la religion, à savoir quel culte est légitime, le juif ou le samaritain. Ce sera l'objet d'une autre méditation.

Graphou