Les vrais adorateurs (Jean 4 - deuxième partie)

La femme lui dit : Seigneur, donne-moi cette eau-là, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici. – Va, lui dit-il, appelle ton mari et reviens ici. (Jn 4. 15-16)

Pourquoi cet appel au mari ? On peut supposer toute sorte de raisons à cela. La culture du temps n’était pas individualiste comme l’est notre culture. L’identité se trouvait dans l'appartenance de l’individu à sa famille, à son clan, à son peuple. La femme relevait de l’autorité de son père ou de celle de son mari. La famille était considérée comme un ensemble indivisible. Il se peut aussi que Jésus, répondant à la demande de la femme de lui donner la bénédiction de la source d’eau vive qui rassasie vraiment, ait voulu se faire connaître à elle de manière plus personnelle et plus intime. La recherche d’un mari, d’un homme, du bonheur conjugal, était probablement le point de départ de sa quête spirituelle. Peut-être Jésus a-t-il voulu lui faire voir qu’il est autre chose qu’un Juif prétentieux rencontré par hasard au puits de Jacob, lui faire voir qu’il est le Messie (v. 25). Quoi qu’il en soit, il est frappant que cette question et la révélation qu’elle entraîne ouvrent un nouveau sujet de discussion. Il sera question, cette fois, de la querelle religieuse entre Juifs et Samaritains.

La femme lui répondit : Je n’ai pas de mari. Jésus lui dit : Tu as raison de dire : « Je n’ai pas de mari. » Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit vrai. (ibid. v. 17-18)

Cinq fois mariée, cinq fois répudiée ! Et à présent en couple avec un homme qui n’est pas légitimement son mari ! On comprend sans peine qu'elle n'ait pas voulu pas entrer dans le détail de cet aspect de sa vie : « Je n’ai pas de mari. » (Je ne suis pas mariée)

Mais Jésus veut lui faire savoir qu’il la connaît entièrement, comme Dieu connaît entièrement sa créature : Seigneur tu me sondes et tu me connais… tu comprends de loin ma pensée… et tu pénètres toutes mes voies (Ps 139). Il le fait cependant de manière élégante et délicate, sans lui faire de reproche : Tu as raison de dire…

Il semble y avoir un rapport symbolique entre le parcours de la femme et la situation des Samaritains au plan religieux. D’après 2 Rois 17. 24-41, les Samaritains sont le résultat des politiques de déplacements de populations du roi d’Assyrie à la suite de sa victoire sur Samarie, la capitale du royaume du nord d’Israël, en 722 avant J-C. Après avoir exilé la population native en Assyrie, le roi l'a remplacée par des colons de cinq peuples différents. Ce sont eux qui prirent possession de Samarie et habitèrent dans ses villes. Mais des lions commencèrent bientôt à ravager le pays – on en tira la conclusion que c'était parce que les nouveaux venus ne connaissaient pas la règle du dieu du pays. Informé du problème, le roi d’Assyrie prit un des prêtres juifs parmi les exilés et l’envoya s’établir en Samarie pour « qu’il leur enseigne la règle du dieu du pays » (la Torah). Celui-ci « vint habiter à Beth-El et leur enseigna comment ils devaient craindre le Seigneur » (v. 28).

Mais les Samaritains ne délaissèrent pas leurs pratiques religieuses pour cela. Le polythéiste ne voit aucun problème à ajouter le dieu des Juifs à la liste de ses dieux. Chacun de ces cinq peuples façonna son propre dieu (ou ses dieux), dit le rédacteur (v. 30-31). Ce qui lui fait conclure :

Ainsi ils craignaient Yahvé, mais ils servaient aussi leurs propres dieux, selon la règle des nations d’où ils avaient été exilés. (ibid. v. 33)

Le rédacteur poursuit son analyse en disant qu’au fond ces Samaritains ne suivent ni la loi de Yahvé ni leurs propres règles et ne font ni de bons croyants ni de bons païens. Leur religion est illégitime. Le rapprochement avec le parcours personnel de la femme est assez évident, du moment qu’on sait que le mot « baal » qui désigne le dieu, l’idole (2R 17.16), désigne aussi bien le mari (seigneur). La femme a eu cinq maris comme les cinq nations qui ont formé la population samaritaine ont eu chacune leur dieu, leur baal légitime. Celui qu’elle a maintenant n’est pas son mari, comme les Samaritains rendant un culte à Yahvé (n’étant plus polythéistes) rendent un culte à un dieu qui n’est pas légitimement le leur. Le parcours personnel de la femme est représentatif du parcours religieux des Samaritains.

< Célébration samaritaine sur le mont Garizim

Il serait tentant et facile de tirer de cela la conclusion que l’histoire matrimoniale de la femme est purement artificielle, créé de toute pièce par l’évangéliste pour représenter la situation religieuse des Samaritains, dont il veut à présent parler. Effectivement, il aborde ce thème aussitôt, sans autre développement sur la vie intime de la Samaritaine. Mais il semble, toutefois, que le caractère très personnel de la réponse de Jésus à cette femme soit constitutif du récit. La femme rendra ce témoignage aux habitants de Sychar : « Il y a là un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Serait-ce le Christ ? » (v. 29) C’est donc ce qui l’a le plus touchée, et l’a amenée à prêter plus d’attention à cet inconnu rencontré sur la margelle du puits de Jacob.

– Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es prophète. (Jn 4.19)

L’homme est voyant. Il est prophète et, en tant que prophète, il est qualifié pour se prononcer sur la querelle religieuse qui oppose Juifs et Samaritains. La femme enchaîne :

Nos pères ont adoré sur cette montagne ; vous, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. (ibid. v. 20)

La question porte sur le lieu de culte et, implicitement, sur la légitimité de celui-ci. Qui a raison, les Juifs ou les Samaritains ? Pourquoi donc Jean présente-t-il cette discussion sur la religion, alors qu’on se serait attendu à un échange plus personnel entre cette femme et celui qui lui a offert « la source d’eau qui jaillira pour la vie éternelle » ?

Le premier obstacle à la réception de l’eau vive de l’Esprit a été écarté ; la femme a dit : « Seigneur, donne-moi cette eau-là, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici. » Ce premier obstacle pourrait se nommer « religion populaire ». Cet ensemble de croyances qui relèvent plus de la superstition que de la religion proprement dite, et qui se collent à elle comme les mollusques à la coque d’un navire. Des croyances qui sont généralement tolérées par les autorités religieuses qui y voient une expression simple de la foi. Comme s’il suffisait de croire en quelque chose sans aucune considération de sa valeur. Lorsque Jésus dit à la Samaritaine : Celui qui boit de cette eau aura encore soif… il dit la futilité de sa croyance, puisque celle-ci est incapable de répondre à sa soif de plénitude, incapable de lui procurer la bénédiction recherchée. Et il montre bien que cette croyance, dès l’instant où elle s’y accrocherait, serait un obstacle à la réception de l’eau vive qu'il propose, lui, et qui rassasie vraiment l’âme humaine. La croyance devient un rempart contre la foi en Jésus et un empêchement d’obtenir la bénédiction de l’Esprit, annoncée par les prophètes. (Sur la différence entre foi et croyance, voir l’article Foi ou croyance ? dans la rubrique théologie).

Un autre rempart contre la foi en Jésus se dresse cependant : celui de la religion institutionnelle. Toute forme de religion institutionnelle. Elle est un obstacle pour recevoir le don de Dieu, dans la mesure où les fidèles attendent d’elle, de ses lettres de créance, de ses lois et de la pratique de ses rites, l’ensemble des certitudes et des bienfaits que procurent le Messie et la foi qu’il propose. C’est de ce rempart contre la foi qu’il sera question à présent.

Nos pères ont adoré sur cette montagne ; vous, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l’heure vient où ce sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père cherche. Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. (ibid. v. 20-24)

La question de la Samaritaine porte sur la légitimité du culte, à savoir si c’est sur le mont Garizim (sanctuaire des Samaritains) ou à Jérusalem qu’il faut adorer. Quelle est la bonne religion ? Quelle est celle qui présente les meilleures garanties ? Laquelle doit-on suivre pour être sauvé ? Question capitale dans les religions monothéistes, en raison du rôle de premier plan joué par la tradition.

Vue du mont Garizim en Samarie

S’il n'en tenait qu'à la légitimité de la tradition, dit Jésus, les Juifs l’emporteraient. Le salut vient des Judéens ; c’est eux qui possèdent la tradition ancestrale, qui disposent des lettres de créance. S’il n'en tenait qu'à cela. Or il affirme d’emblée la venue imminente d’un ordre nouveau dans lequel ni le lieu ni la forme du culte n’auront de pertinence. Un ordre de vrais adorateurs qui adoreront le Père en esprit et en vérité car, dit-il, ce sont de tels adorateurs que le Père cherche. En répondant de cette manière, il nous semble que Jésus déplace le centre d’attention de la légitimité institutionnelle vers l’authenticité d'un culte spirituel « en esprit et en vérité ». Juifs et Samaritains ne devraient pas tant se demander s’ils sont à la bonne place et dans la bonne religion, mais devraient se demander s’ils sont bien les adorateurs que le Père cherche. Ils devraient se demander s’ils adorent Dieu « en esprit et en vérité » ou s’ils lui rendent un culte formel et inauthentique. Lorsqu’on en vient à se poser sérieusement et très personnellement cette question, toute la vanité qu'on a pu tirer de sa religion est réduite en poussière. On se retrouve les mains vides et sans apparat. Justement, il faut avoir les mains vides de toute prétention religieuse pour recevoir la bénédiction que le Christ veut nous donner. Il faut réaliser qu’on a rien à faire valoir, qu’on est pauvre et nu, livré à son jugement et à sa grâce.

Ni le puits de Jacob (la croyance populaire) ni la religion patentée (officielle) ne peuvent répondre au besoin de plénitude de notre cœur. Dans ce désert sans fin et sans vie, quel recours nous reste-t-il ? Que pouvons-nous encore espérer ? Il n’y a plus qu’à espérer que la Torah s'accomplisse et que Dieu nous envoie son Messie, comme il nous l’a promis !

La femme lui dit : Je sais que le Messie vient – celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, il nous annoncera tout. Jésus lui dit : Je le suis, moi qui te parle. (ibid. v. 25)

Le Messie, c’est le prophète comme Moïse (Dt 18. 15-19). Jésus lui révèle qu’il est ce prophète. Pour recevoir le don de Dieu (l’Esprit Saint), il suffit de tendre les mains vides et de n’attendre cette bénédiction que de Jésus. Se tenir là, en face de Dieu, le cœur à nu, dépouillé de toute prétention, personnelle, sociale ou religieuse. Aussi longtemps que nous cherchons la bénédiction autre part, le don de Dieu nous échappera. Notre regard se portera ailleurs, vers autre chose. Que cet « autre chose » soit un objet religieux n’y change rien. C’est vers Jésus et lui seul que doit se porter notre regard.

[…] La femme laissa donc sa jarre, s’en alla dans la ville et dit aux gens : Venez voir ! Il y a là un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Serait-ce le Christ ? Ils sortirent de la ville pour venir à lui. (ibid. v. 28-29)

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