53.1 : Qui d’Israël a cru à l’annonce des prophètes?

Qui a cru ce qui nous était annoncé?
Le bras du Seigneur, pour qui s’est-il dévoilé?

Ce verset inaugure la section de la prophétie qui est consacrée à Israël. Il est donné dans le Nouveau Testament comme s’appliquant à Israël (1 Jn 12.37-38; Rm 10.16; Hé 4.2). On doit donc lire: Qui d’Israël a cru à ce qu’ont raconté les prophètes? Car cela leur avait bien été raconté. On n’a qu’à penser à l’histoire de Joseph, fils de Jacob. Méprisé et rejeté par ses frères, et vendu comme esclave. Faussement accusé et emprisonné en Égypte, puis... élevé au rang de gouverneur de toute l’Égypte. C’est la foi qui n’était pas au rendez-vous. Comme il est dit: J’ai tendu mes mains sans cesse vers un peuple rétif qui suit une voie mauvaise au gré de ses pensées... (Es 65.2)

Pour qui ‘le bras du Seigneur’ (autre expression pour parler du Messie) s’est-il révélé ? Révélé, dévoilé ou découvert.

53.2: Sans apparence ni éclat

Il s’est élevé devant lui comme un rejeton [ka-yonéq],
comme une racine [ka-shorèsh] qui sort d’une terre assoiffée;
il n’avait ni apparence, ni éclat pour que nous le regardions,
et son aspect n’avait rien pour nous attirer.

Le serviteur de Yahvé est un Messie improbable.

Par la faveur de Dieu, il s’est élevé comme une jeune pousse (au sommet des branches): la Jewish Publication Society traduit yonéq (rejeton) par ‘tree crown’. Mais aussi comme une racine, sorèsh, (tout en bas) qui sort d’une terre aride (brûlée). C’est-à-dire dans des conditions difficiles, défavorables, qui donnent à sa venue un caractère inattendu et improbable. Plusieurs se refusaient à considérer Jésus en raison de ses humbles origines. L’incarnation était volontairement discrète.

Quelque chose de bon peut-il venir de Nazareth? (Jn 1.46)
Est-ce de Galilée que vient le Christ? (Jn 7.41)
Cherche bien, et tu verras qu’aucun prophète ne vient de Galilée. (Jn 7.52)
N’est-ce pas Jésus, fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? (Jn 6.42)
N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de José, de Judas et de Simon? (Mc 6.3)
Les Juifs, étonnés, se demandaient: Comment connaît-il les Écrits, lui qui n’a pas étudié? (Jn 7.15)
En effet, même ses frères ne mettaient pas leur foi en lui. (Jn 7.5)

53.3: Nous l’avons méprisé

Méprisé et abandonné des hommes,
homme de douleur et habitué [ydou’a] à la souffrance,
semblable à celui de qui on détourne (le visage),
il était méprisé, nous ne l’avons pas estimé.

Méprisé comme Joseph le fut par ses frères: Ses frères virent que leur père l’aimait plus qu’eux tous, et ils se mirent à le détester. Ils ne pouvaient lui parler sans hostilité. [...] Ils le virent de loin et, avant qu’il se soit approché d’eux, ils complotèrent de le faire mourir. (Gn 37.4, 18)

Aucun chef, aucun homme de renom, ne s’est rangé derrière Jésus: Y a-t-il quelqu’un parmi les chefs ou les pharisiens qui ait mis sa foi en lui? (Jn 7.48) Ils ont plutôt pris des mesures pour décourager quiconque de le faire: les Juifs s’étaient mis d’accord: si quelqu’un reconnaissait en lui le Christ, il serait exclu de la synagogue. (Jn 9.22) Des mesures qui étaient d’une certaine efficacité: même parmi les chefs, beaucoup mirent leur foi en lui; mais à cause des pharisiens, ils ne le reconnaissaient pas publiquement, pour ne pas être exclus de la synagogue. Car ils aimèrent la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu. (Jn 12.42-43)

Les disciples eux-mêmes abandonnèrent leur maître lorsque celui-ci fut arrêté: Alors tous les disciples l’abandonnèrent et prirent la fuite. (Mt 26.56; cf. Mc 14.50) Tout le conseil des Juifs (le Sanhédrine) l’a condamné à mort: Tous le condamnèrent, le déclarant passible de mort. (Mc 14.64; Mt 26.66; Lc 24.71) Il n’est mentionné que Joseph d’Arimathée, disciple de Jésus (Mt) mais en secret (Jn) qui n’avait pas participé aux décisions et aux actes des autres (Lc). On peut dire que le refus de Jésus par les représentants du judaïsme a été total.

familier (jrm) de la souffrance: litt.: connu de la souffrance ou connaissant (qrm) la souffrance; la souffrance ou maladie. Le Messie est ‘homme de douleur’: il souffre de voir son peuple qui le rejette et qui s’enfonce dans son péché; et il connaît la maladie, il guérit le sourd, le lépreux, l’aveugle, etc.

53.4: Ce que c’était et ce que nous avons cru que c’était

En fait [‘akén], ce sont nos souffrances qu’il a portées,
c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé;
et nous, nous le pensions atteint d’un fléau,
frappé par Dieu et affligé.

Le verset commence par un petit mot:‘akén que nos bibles traduisent par: en fait (tb, nbs), pourtant (jps), certainement (drb), ainsi (chr), or (jrm). ‘akén est une exclamation de surprise: vraiment! Elle sert à souligner un contraste, par exemple entre l’idée que Jacob se faisait du lieu où il a dormi et ce qu’il en était vraiment: Jacob se réveilla de son sommeil; il dit: Vraiment (‘akén), le Seigneur est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas! (Gn 28.16) Dans notre verset, Es 53.4, il s’agit du contraste entre ce que nous pouvons percevoir ou penser des souffrances du serviteur et ce qu’il en est vraiment. ‘akén signifie: certainement, à la vérité, en fait.

La prophétie d’Ésaïe passe de la description à l’explication: Qu’en est-il, en réalité, des souffrances du serviteur? Quel en est le sens? Les versets 4, 5, 6 répondent à cette question. Ils dévoilent, révèlent, le bras de Yahvé (v. 1).

Tout cela peut paraître bien subtil. On joue sur les nuances! Je ne le crois pas. La différence entre la perception d’une chose et la vérité sur celle-ci est capitale pour notre génération qui est incessamment alimentée de subjectivisme et de relativisme. La vérité serait une question de perception (opinions), de préférence (valeurs) ou de disposition d’esprit (sentiments). Nous en venons à douter de la vérité. Elle se perd dans le subjectivisme.

Si vous demandiez à un théologien libéral: «Quel est la signification de la mort de Jésus?» Il vous répondrait, probablement, que la réponse se trouve en vous. Tout dépend de votre foi. Ce qui se traduit (dans le langage d’aujourd’hui): tout dépend de ‘la signification que vous y donnez’. C’est donc vous qui ‘donnez’ une signification à sa mort. Pourquoi donc ?

Parce que si la mort de Jésus peut être reçue comme un fait, il en va autrement de sa signification. La signification ne relève pas des faits, mais de la foi. Elle relève de la conviction intérieure et personnelle. La suggestion, c’est que les premiers chrétiens ont fait la même chose. Ils ont ‘donné’ un sens à sa mort sous l’impulsion de leur foi et de leur lecture (interprétation) de l’Ancien Testament. Inévitablement, nous baignons dans le subjectivisme et le relativisme.

Pourquoi? Simplement parce qu’en arrière-fond, on ne croit plus en un Dieu qui se soit révélé dans l’Écriture. La Bible, c’est culturel, et tout est dit! On a cessé d’avoir cette foi qui fut celle de toutes les générations chrétiennes. Alors on se trouve démuni, sans réponse.

D’un autre côté, si vous posiez la même question sur un blog (où les théologiens s’expriment peu), on vous ferait probablement une réponse du genre: Tout ça, c’est des histoires inventées; ou tout ça, c’est dans votre tête; ou tout ça, c’est une question de foi. Et puisque la foi c’est entièrement subjectif, ‘qu’on ne vienne pas nous embêter avec ça’. Il ne faut pas s’étonner que notre société réclame du gouvernement que la foi soit confinée à la vie privée et maintenue entre les murs de la résidence familiale. C’est tout à fait logique. La résidence familiale est le lieu par excellence de la vie émotionnelle et subjective. Lorsque nous sortons dehors, nous sommes invités à changer d’esprit comme nous changeons de costume et à passer aux choses sérieuses. Les choses sérieuses étant toutes les autres idées qui ne sont pas explicitement religieuses ou reconnues comme telles.

La société veut nous convaincre que notre foi repose sur des préférences personnelles et des croyances subjectives. En conséquence, nous devrions en faire une affaire strictement personnelle, sinon une indécence, qui ne devrait jamais paraître et dont on ne devrait pas parler au risque de semer la discorde (entre gens qui, autrement, ne se disputent jamais) ou de déclencher des guerres. Pourtant Jésus a dit: Je suis venu jeter un feu sur la terre. Croyons-nous pouvoir éteindre ce feu? Revenons à notre texte (Es 53.4):

En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées,
c’est de nos douleurs qu’il s’est chargé;
et nous, nous le pensions atteint d’un fléau,
frappé par Dieu et affligé.

Le verset établit un contraste entre ce qu’il en est vraiment des souffrances du serviteur et ce que les Juifs, au plan humain, en ont pensé. Il a porté nos souffrances et s’est chargé de nos douleurs: voilà le fait, la réalité, la vérité; nous le pensions atteint d’un fléau (puni), frappé par Dieu et affligé: voilà la pensée humaine. Comment faire la différence entre notre pensée et la vérité?

Nous ne le pourrions pas si Dieu ne nous avait pas révélé la vérité, dans l’Écriture. Et pour que nous n’ayons pas le loisir de dire que cette idée a été pondue par les disciples de Jésus pour une récupération de sa mort à des fins religieuses (la thèse de l’invention de la foi), il en a donné le sens des siècles avant que l’événement ne survienne. Les premiers chrétiens n’ont pas ‘donné’ un sens à sa mort sous l’impulsion de leur foi, mais ils ont trouvé dans l’Écriture, dans ce passage d’Ésaïe en particulier, le sens révélé de cette mort (1P 2. 21-25). Dieu a, en outre, révélé quelle serait l’erreur des Juifs, à savoir que la mort violente de Jésus montrait à l’évidence que Dieu l’avait désapprouvé. Et c’est précisément ce qu’ils ont pensé. C’est ce qu’ils ont cru et croient toujours. Car ainsi parle le Seigneur:

J’annonce dès le commencement ce qui vient par la suite
et dès le temps jadis ce qui n’est pas encore fait.
Je dis: Mes projets se réaliseront, et je ferai tout ce que je désire.

(Es 46.10)

Dieu sait exactement qui nous sommes et quelles sont nos possibilités. Sa Parole fait une distinction bien nette entre nos pensées et ses pensées:

Car mes pensées ne sont pas vos pensées, vos voies ne sont pas mes voies
– déclaration du Seigneur.
(Es 55.8)

L’Écriture nous révèle sa pensée, de même que l’Esprit de Dieu: Or nous, ce n’est pas l’esprit du monde que nous avons reçu, mais l’Esprit qui vient de Dieu, pour que nous sachions ce que Dieu nous a donné par grâce. (1Co 2.12)

53.5: Son sacrifice nous apporte la guérison

Or il était transpercé à cause de nos transgressions,
écrasé à cause de nos fautes;
la correction qui nous vaut la paix est tombée sur lui,
et c’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris.

Le verset 5 est central. C’est le verset pivot du chiasme (celui qui n’est jumelé à aucun autre verset). Je lui porterai une plus grande attention.

Le précédent verset révélait la signification des souffrances du serviteur de Yahvé, par opposition à l’idée que le peuple juif s’en est fait. Les douleurs atroces qu’il a supportées étaient, en fait, les douleurs de son peuple. Elles n’étaient pas un châtiment pour ses péchés – comme on l’a cru. Il s’était chargé des douleurs de son peuple.

Au verset 5, le prophète va plus loin. Il va droit au cœur de la raison de la mort du serviteur: Or il était transpercé [meholal] à cause de nos transgressions, écrasé [medouka] à cause de nos fautes...

Les deux termes utilisés meholal (transpercé) et medouka (écrasé) parlent de sa mort, d’une mort violente. Le premier est traduit transpercé (nbs, chr, jrm) ou blessé (jps, drb) ou profané (tb). N’est-ce pas toi qui abattis Rahav, qui transperças le dragon? (Es 51.9) Il est question d’un coup fatal. Le deuxième mot est traduit écrasé (nbs, jps, jrm), meurtri (drb), broyé (tb).

Pourquoi le serviteur est-il mort ainsi? À cause de nos transgressions, à cause de nos fautes! Non pas ses fautes, mais nos fautes. Sa mort remplace la nôtre. Ce sont nos fautes, et c’est lui qui meurt.

Le prophète poursuit: la correction [mousar] qui nous vaut la paix est tombée sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris.

la correction (nbs), ou le châtiment (jps, drb, jrm), la discipline (chr) ou la sanction (tb). Comme lorsqu’un père corrige son fils: Reconnaissez donc aujourd’hui... la discipline (mousar) du Seigneur. (Dt 11.2); L'imbécillité est attachée au cœur de l’enfant; c’est bâton de la correction (shébèt mousar) qui l’éloignera de lui. (Pr 22.15).

C’est lui qui reçoit la correction, c’est nous qui obtenons la paix (shalom): Étant donc justifié en vertu de la foi, nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ; c’est par son entremise que nous avons eu, par la foi, accès à cette grâce... (Rm 5.1-2) Non seulement la paix avec Dieu, mais aussi la paix les uns avec les autres: Car c’est lui qui est notre paix (Ep 2.14) Que la paix du Christ, à laquelle vous avez été appelés en un seul corps, règne dans votre cœur. Soyez reconnaissants! (Col 3.15)

et c’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris.

Chouraqui traduit: mais en sa blessure nous sommes guéris.

meurtrissures (nbs, drb); contusions (jps); blessures (chr, jrm); plaies (tb): ce sont les parties atteintes, blessées, meurtries...

Encore une fois, c’est lui qui est atteint, qui est meurtris, et c’est nous qui sommes guéris. Il s’agit bien de guérison (rapha). Mais en quoi avons-nous besoin d’être guéris? En quoi sommes-nous malades? Le verset suivant répond à cette question.

53.6 : À cause de notre faute à tous

Nous étions tous errants comme du petit bétail,
chacun suivait sa propre voie [‘îsh le-dareko phaninou];
et le Seigneur a fait venir sur lui notre faute à tous.

Quelle est cette faute pour laquelle le Messie est mort? La voici: “Nous étions tous errants... chacun suivait sa propre voie”.

N’est-ce pas surprenant? Ésaïe ne manque pas de mots pour décrire les péchés de son peuple, ses révoltes, ses idolâtries, ses abus de pouvoir, son orgueil, etc. Mais ici, il ne parle pas de l’injustice et du mal; il ne mentionne aucun crime ou péché particulier. Rien qui puisse, à nos yeux, justifier la mort du Messie. Qu’avons-nous? chacun suivait sa propre voie

Littéralement: ‘un homme à sa route’ en face de nous: ‘un homme à sa route’ comme principe, comme manière de vivre.

errants [ta’inou]: égarés, louvoyants, vacillants

Mais n’est-ce pas ce que nous faisons et ce que nous sommes encouragés à faire tous les jours? À chacun sa route! Tout ce qui importe, c’est que nous trouvions notre route et qu’ensuite nous la suivions coûte que coûte. Même au prix des pires servitudes ou de la mort. Où est le problème à vivre de cette manière?

Si le prophète parle de l’errance comme de la faute par excellence, c’est parce qu’elle est au cœur du problème. C’est la maladie de l’humanité qui trouve sa guérison à la croix du Christ. Le prophète parle de ‘notre faute à tous’ (‘aôn kou-lanou). C’est donc l’affaire de la personne religieuse aussi bien que celle qui ne l’est pas. Il n’y a pas d’exclusion de la communauté des pécheurs (Bonhoeffer).

Le trait principal de ce mode de vie est qu’il est centré et fondé sur soi. Il s’agit de mener sa vie selon un ordre du monde qu’on a créé soi-même. Les humanistes sont tout contents à l’idée de pouvoir mener leur vie comme bon leur semble, sans avoir une autorité au-dessus de la tête pour leur dire quoi faire. Ils ne voient pas la pertinence d’une autorité morale (Dieu ou l’État), qui ne manquerait pas de brimer leur liberté de choix – liberté de convenir eux-mêmes de ce qui est bien ou mal en telle ou telle circonstance.

Mais la valeur d’une moralité ne se mesure pas en temps de paix. C’est en temps de crise, lorsque l’ordre social s’effondre et que les gens son menacés, que le cœur de l’homme se montre. Il y a de nombreux exemples de sociétés qui se sont effondrées ou qui ont cédé à la démence d’un dictateur. La bonté des uns a été submergée par la cruauté des autres. Ces situations ont bien montré la faiblesse d’une morale basée sur la sensibilité personnelle, ou sur les temps et les circonstances.

Mais il y a une raison plus profonde à cela. Notre errance est à l’origine de nos maux et nos conflits. Elle consiste à vouloir construire son identité et son sens de la valeur sur soi-même. Le développement qui suit est tiré de Timothy Keller, The Reason for God: Belief in an Age of Skepticism, Riverhead, 2008, pp. 168-173.

Le philosophe danois Sören Kierkegaard a donné une définition du péché qui est enracinée dans la Bible, mais qui est aussi accessible à l’homme d’aujourd’hui: “Le péché (la faute), c’est de ne pas vouloir être soi-même devant Dieu. La foi consiste, à l’opposé, à être soi-même, et cela n’est possible que dans la transparence avec Dieu.” En d’autres mots, la faute (notre faute à tous) est un refus désespéré de trouver notre identité la plus profonde dans notre relation avec Dieu. Le péché consiste à devenir quelqu’un, à obtenir une identité, en dehors de lui. Kierkegaard affirmait que l’être humain n’est pas seulement configuré pour croire en Dieu de façon générale, mais pour l’aimer suprêmement, centrer sa vie sur lui, plus que sur toute autre chose, et construire son identité en lui.

La plupart des gens pensent que le péché est avant tout d’enfreindre les lois divines, mais Kierkegaard savait que le premier des Dix Commandements est: Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. Ainsi, d’après la Bible, la première définition du péché n’est pas de faire de mauvaises actions, mais de prendre de bonnes choses et d’en faire des choses ultimes. C’est de chercher à trouver sa propre valeur et sa propre identité en quelque chose d’autre – plus centrale pour soi que ne l’est ou ne peut l’être la relation avec Dieu.

Le philosophe Sören Kierkegaard
On peut rechercher cela dans le partenaire amoureux, le travail, la carrière, la réussite des enfants, le talent, l’approbation des autres, la renommée, le groupe social, etc. Ernest Becker, gagnant du prix Pulitzer pour son livre The Denial of Death, émet cette mise en garde:

Aucune relation humaine ne peut porter [ce] poids de bienfaits... Si votre partenaire est votre « Tout », alors tout manquement de sa part devient une menace majeure pour vous... Que désirons-nous vraiment lorsque nous élevons notre partenaire en amour à cette position? Nous désirons être affranchi de... notre sentiment d’insignifiance... pour savoir que notre existence n’est pas vaine. Nous voulons la rédemption – rien de moins. Inutile de dire que les être humains ne peuvent pas nous donner cela.

C’est exactement le point souligné par Kierkegaard. [...] Dans les cultures traditionnelles, le sens de la valeur et de l’identité se trouve dans l’accomplissement des devoirs à l’égard de la famille et de la société. Dans nos cultures modernes individualistes, nous avons tendance à regarder à nos accomplissements, notre statut social, nos talents, ou nos relations amoureuses. Il y a une infinie variété de bases à l’identité. Mais tout le monde bâtit son sens de l’identité sur quelque chose.

Les conséquences personnelles :

L’identité qui n’est pas fondée sur Dieu est intrinsèquement instable. Sans Dieu, notre sens de la valeur peut paraître solide en surface, mais il ne l’est jamais – il peut nous fausser compagnie à tout moment. Par exemple, si je bâtis mon identité sur l’idée d’être un bon parent, je n’ai, en réalité, pas d’autre «moi» que celui d’être un bon parent. Si les choses commencent à tourner mal avec mes enfants et leur éducation, que reste-t-il de moi? Qui suis-je?

Si je bâtis mon identité sur mon travail ou ma renommée, qu’advient-il de moi lorsque cette chose est réellement menacée? Je suis secoué au plus profond de mon être. Je suis accablé par un sentiment d’échec et de culpabilité. Si mon sens de la valeur repose sur ma capacité à bien communiquer ou à bien dessiner, si c’est une valeur absolue pour moi... et qu’il se trouve que j’échoue, que se passe-t-il? Je suis brisé et dévasté, je suis réduit à rien. Et que se passe-t-il lorsqu’une personne se dresse entre moi et la chose qui a valeur ultime pour moi? Une personne qui réussit mieux que moi, ou qui obtient le poste que je convoite. Vais-je aimer cette personne en toute liberté, comme le Christ m’y appelle? “Seulement si votre identité est construite en Dieu et en son amour, disait Kierkegaard, serez-vous capables de vous risquer à tout, de vous confronter à tout.” Il n’y a pas d’issue pour éviter cette insécurité en dehors de Dieu. Même si vous dites: «Je ne vais pas construire mon bonheur ou le sens de ma vie sur qui que ce soit ou sur quoi que ce soit!» Vous construirez, en fait, votre identité sur vous-même, sur votre liberté personnelle et votre indépendance. Si quelque chose venait menacer cela...

Simone Weil a écrit que “tout péché est une tentative de combler les vides”. St-Augustin disait: “nos cœurs n’ont pas de repos jusqu’à ce qu’ils trouvent leur repos en Toi”.

Une identité qui n’est pas basée sur Dieu conduit inévitablement à des formes profondes de dépendances. Lorsque nous changeons de bonnes choses en choses ultimes, ces choses font de nous leur esclave. Et il devient très difficile de pardonner à quiconque menace de nous priver de la chose à laquelle nous nous accrochons et dont nous faisons tout dépendre. Nous serons portés à vouloir châtier ou détruire cette personne, qui se rend coupable de la faute ultime qui consiste à gâcher notre vie.

Simone Weil a encore écrit: “Celui qui nie Dieu... adore en réalité quelque chose d’autre de ce monde en croyant qu’il la voit seulement comme une chose, alors qu’en fait et à son insu, il lui imagine les attributs de la divinité.” Une vie qui n’est pas centrée sur Dieu conduit inévitablement à la déception. Déception de découvrir que la chose convoitée ne rassasie pas le cœur comme nous l’avions cru. Que tout cela n’est qu’illusion. Car, comme l’a dit Augustin, nos cœurs n’ont pas de repos (ils sont errants et vacillants) jusqu’à ce qu’ils trouvent leur repos en Dieu. Le Christ est venu nous guérir de cette errance et des plaies qu’elle nous inflige. C’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris, dit le prophète.

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